Née en 1932 dans le Massachusetts, Sylvia Plath écrit depuis l’âge de huit ans. Très tôt, Sylvia veut devenir poétesse mais les obstacles qu’elle rencontre pour faire éditer ses poèmes – « rien ne pue autant qu’un tas d’écrits non publiés » écrira-t-elle – ne l’aide pas à lutter contre ses angoisses et les obligations que la société imposent aux femmes. Mariée au poète Ted Hughes avec lequel elle aura deux enfants, elle se voue à la retranscription des poèmes de son époux mettant de côté sa propre création. Malgré les difficultés financières et la séparation, Sylvia écrit son unique roman en 1963 La cloche de détresse dans lequel elle raconte sa dépression, son séjour en hôpital psychiatrique, la difficulté qu’elle rencontre à lutter contre le conformisme, à s’émanciper des obligations sociales. Un mois après sa parution, Sylvia Plath se suicide.


Quelques poèmes :

La voix dans l’orme

Pour Ruth Fainlight


Je connais le fond, dit-elle. Je le connais par le pivot de ma grande racine :
C’est ce qui te fait peur.
Moi je n’en ai pas peur : je suis allée là-bas.


Est-ce l’océan que tu entends en moi,
Ses griefs, ses insatisfactions ?
Ou la voix du néant qui un jour t’a rendue folle ?


L’amour est une ombre.
Tes pleurs, tes mensonges ne sauraient le retenir
Écoute : ce sont ses sabots : il s’est enfui comme un cheval.


Toute la nuit je galoperai avec la même fougue,
Jusqu’à ce que ta tête soit une pierre, ton oreiller un champ de course
Où l’écho viendra retentir.


À moins que je ne t’apporte le bruit sourd d’un poison ?
Voici la pluie, et ce calme énorme est
Son fruit, couleur de fer-blanc, comme l’arsenic.


J’ai subi les atrocités des couchers de soleil,
Me suis desséchée jusqu’à la racine
Et mes fibres brûlent, et je lève une main de barbelés rouges.


J’explose et mes éclats volent comme des massues.
Un vent d’une telle violence
Ne tergiverse pas : il faut que je hurle.


La lune non plus n’a pas de pitié : elle voudrait m’attirer
À elle, stérile et cruelle.
Sa splendeur me foudroie. Ou peut-être est-ce moi qui l’ai attrapée.


Je la laisse partir. Je la laisse partir
Plate et diminuée comme après une cure radicale.
Combien tes mauvais rêves me possèdent, me ravissent.


Je suis cette demeure hantée par un cri.
La nuit, ça claque des ailes
Et part, toutes griffes dehors, chercher de quoi aimer.


Je suis terrorisée par cette chose obscure
Qui sommeille en moi ;
Tout le jour je devine son manège, je sens sa douceur maligne.


Des nuages passent et se volatilisent.
Sont-ils les visages de l’amour, ces disparus livides ?
Est-ce pourquoi j’ai le cœur bouleversé ?


C’est là toute l’étendue de ma connaissance.
Qu’est-ce donc maintenant que ce visage
Sanguinaire dans son étranglement de branches ?


Son sifflement de serpents acides
Pétrifie la volonté. C’est la faille isolée, l’erreur lente
Qui tue, qui tue, qui tue.

Le Candidat

Voyons, êtes-vous le genre de la maison ?
Venez-vous pour
Un œil de verre, des fausses dents, des béquilles,
Un corset, un crochet,
Une poitrine ou un entre-jambes en latex,
Des points de suture bien visibles ? Non, non ? Alors
En quoi pouvons-nous vous aider ?


Cessez de pleurer.
Ouvrez la main.
Elle est vide ? Elle est vide. Voici une main
Pour la remplir, une main qui ne demande
Qu’à préparer le thé, soigner la migraine,
Faire tout ce que vous voudrez.
Voulez-vous l’épouser ?


C’est garanti à vie,
Elle vous fermera les yeux le moment venu
Puis le chagrin la désintégrera.
Nous renouvelons nos stocks régulièrement.
Mais ma parole vous êtes complètement nu.
Comment trouvez-vous ce costume –
Il est sombre, un peu austère mais il tombe bien.
Voulez-vous l’épouser ?
Il est étanche, il résiste aux chocs, il résiste
Au feu, il résiste aux bombes.
Croyez-moi, on vous enterrera dedans.


Et il y a votre tête, excusez-moi, mais elle est vide aussi.
Je m’en vais vous arranger ça.
Par ici, mon chou, sors de ton placard.
Alors, qu’est-ce que vous dites de ça ?
C’est nu comme du papier pour l’instant mais attendez
Dans vingt-cinq ans ce sera de l’argent,
Dans cinquante ans, de l’or.


Une vraie poupée vivante, vous pouvez vérifier.
Ça coud, ça fait à manger,
Et ça parle et ça parle et ça parle.
Ça marche, regardez, il ne lui manque rien.
Vous avez un trou, c’est une ventouse.
Vous avez un œil, c’est une image.
Mon garçon, c’est votre dernière chance.
Allez-vous l’épouser, alors vous l’épousez ?

Coquelicots en juillet

Petits coquelicots, petites flammes d’enfer ;
Vous ne faites pas mal ?


Vous tremblez. Je ne sais pas vous toucher.
Je mets les mains dans les flammes. Rien ne brûle.


Et cela m’épuise de vous regarder
Trembler comme ça, rouge vif et froissés comme une bouche.


Une bouche que l’on vient d’ensanglanter.
Oh petites jupes sanglantes !


Il y a des vapeurs que je ne peux toucher.
Où est votre opium, où sont vos capsules écœurantes ?


Si je pouvais saigner, ou dormir ! –
Si ma bouche pouvait épouser une blessure pareille !


Ou vos sucs distiller pour moi, dans cette capsule de verre,
Une stupeur, un apaisement.


Mais pas de couleur. Pas de couleur.

Les mots

Haches
Qui cognent et font sonner le bois,
Retentir les échos !
Échos partis
Gagner les lointains comme des chevaux.


La sève
Comme des larmes coule comme
L’eau s’évertue
À rétablir son miroir
Au-dessus du rocher


Effondré, retourné,
Crâne blanc
Que mord la mauvaise herbe.
Après des années je
Les retrouve sur le chemin –


Secs, sans cavalier, les mots
Et leur galop infatigable
Quand
Depuis le fond de l’étang, les étoiles
Régissent une vie.


Extraits de son roman La cloche de détresse

« Je me sentais très calme, très vide, comme doit se sentir l’œil d’une tornade qui se déplace tristement au milieu du chaos généralisé. »

« Je voyais bien que Marco était misogyne parce que malgré tous les mannequins et toutes les starlettes de T.V. qui remplissaient la pièce, il ne voyait personne d’autre que moi. Non par gentillesse ou par curiosité, mais parce que le hasard avait fait que je lui étais échue, comme une carte à jouer dans un paquet où toutes les cartes sont identiques. »

« Je commençais à comprendre pourquoi les misogynes transformaient les femmes en imbéciles. Les misogynes étaient comme des dieux : invulnérables et ivres de puissance. Ils s’abaissaient jusqu’à vous, puis ils disparaissaient. On ne pouvait jamais les rattraper. »

« Le visage de Marco s’est abaissé au-dessus du mien comme un nuage. Quelques postillons ont frappé mes lèvres.
« Ta robe est noire… tout comme la boue ! »
Puis il s’est jeté sur moi comme s’il voulait enfoncer son corps dans la boue au travers du mien.
« Ça arrive, ai-je pensé, ça arrive, si je reste comme ça, si je ne fais rien, ça va arriver ! »
Marco a attrapé la bretelle de mon fourreau et l’a tirée brutalement jusqu’à la taille. J’ai vu la lueur de la chair nue, comme un mince voile séparant deux adversaires sanguinaires.
« Pute ! »
Le mot a sifflé à mon oreille.
« Salope ! »
La poussière est retombée et j’ai eu une vision plus nette du champ de bataille. J’ai commencé à me tordre et à mordre.
Marco m’écrasait contre le sol.
« Salope ! »
Je l’ai frappé à la jambe avec le tranchant de mon talon de chaussure. Il s’est retourné cherchant sa blessure.
J’ai serré le poing et j’ai frappé son nez. C’était comme frapper contre la coque en acier d’un navire de guerre.
Marco s’est assis. Je me suis mise à pleurer. »

« Un vent vif faisait voleter mes cheveux au-dessus de ma tête. A mes pieds, la ville avait éteint ses lumières pendant son sommeil, les immeubles devenaient noirs, comme pour des funérailles.
C’était ma dernière nuit. »

« Un mauvais rêve.
Pour celui qui se trouve sous la cloche de verre, vide et figé comme un bébé mort, le monde lui-même n’est qu’un mauvais rêve.
Un mauvais rêve.
Je me souvenais de tout.
Je me souvenais des cadavres, de Doreen, de l’histoire du figuier, du diamant de Marco, du marin sur le boulevard, de l’infirmière du docteur Gordon, des thermomètres brisés, du nègre avec ses deux sortes de haricots, des dix kilos pris à cause de l’insuline, du rocher qui se dressait entre ciel et mer comme un gros crâne marin.
Peut-être que l’oubli, comme une neige fraternelle, allait les recouvrir et les atténuer.
Mais ils faisaient partie de moi. C’était mon paysage. »


Bibliographie sommaire :

La cloche de détresse, Gallimard

Ariel, Gallimard

Arbres d’hiver, Gallimard

Le jour où Mr Prescott est mort , La Table Ronde

Dimanche chez les Minton et autres nouvelles, Folio

Journaux de 1950 à 1962, Gallimard


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