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Image de couverture : Métropolis de Fritz Lang
« Thérapie implique que quelqu’un est malade et qu’il existe un traitement, une solution personnelle par exemple. Je me sens gravement insultée à l’idée qu’on puisse penser dès le départ que moi ou n’importe quelle autre femme avons besoin d’une thérapie. Les femmes sont sans cesse dérangées, mais elles ne sont pas folles ! Nous devons changer nos conditions objectives, et non nous y adapter. Faire une thérapie, c’est s’adapter à sa mauvaise solution de rechange personnelle. » Carol Hanisch, The Personal is Political, 1969
Introduction
Dans cet article nous nous appuyons sur les travaux des féministes qui nous ont précédées dans la critique du traitement psychothérapeutique des femmes (y compris des lesbiennes). Nous nous fondons sur les récits personnels des lesbiennes, et nous appliquons à nos observations collectives et subjectives une analyse structurelle féministe radicale, semblable au processus de conscientisation féministe radical. Nous en concluons que l’institution de la psychothérapie est fondamentalement patriarcale et qu’elle n’est pas conçue dans l’intérêt des femmes (en particulier pas dans celui des lesbiennes), et qu’il faut la supprimer. Nous pouvons offrir des structures alternatives conformes aux principes et aux processus du féminisme radical.
Jusqu’à la fin du XIXe siècle, on considérait que les femmes n’avaient qu’une finalité, prescrite par Dieu et/ou par la nature : assurer le confort domestique de leurs maris et leur procurer des héritiers mâles. On affirmait qu’éduquer les femmes nuirait non seulement à la société, mais que cela nuirait également, physiquement et émotionnellement, aux femmes elles-mêmes1. Par conséquent, les femmes étaient systématiquement exclues des études supérieures, elles ne pouvaient pas voyager seules, gagner de l’argent en échange de leur travail, et elles ne pouvaient même pas choisir leurs amoureux. Une jeune mariée devait être vierge. Il était quasiment inimaginable d’être lesbienne. Ce vieux modèle de fonctionnement idéal féminin « sain » a été intégré à la psychothérapie dès les origines et il n’a jamais été totalement expurgé de l’idéologie psychothérapeutique.
Le diagnostic d’ « hystérie » (ainsi nommée d’après le mot grec qui signifie utérus !) est très ancien et n’a été retiré du Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux et des troubles psychiatriques (le DSM) qu’en 1980. Ce diagnostic ne s’appliquait qu’aux femmes et aux filles qu’on jugeait « désagréables », comme l’a expliqué le Dr. Judith Herman dans son importante critique de la psychothérapie2. L’hystérie était un diagnostic aléatoire qui expliquait des « symptômes » pouvant se traduire par le refus du devoir conjugal ou par un comportement « outrancier ». Les premières cogitations de Freud sur le fonctionnement de l’esprit émanaient en partie de ce désir de comprendre l’hystérie.
Les psychothérapeutes modernes doivent fournir un diagnostic pour les assurances et le recueil des données. Un diagnostic de maladie mentale fait d’une femme un cas pathologique. Il lui attribue une étiquette de maladie à soigner, puis lui prescrit des psychotropes pour soigner cette maladie. Le diagnostic psychiatrique impute carrément la responsabilité du problème à une femme individuelle et ignore intentionnellement l’oppression systémique des femmes, en particulier celle des lesbiennes, en tant que classe de sexe.
Comment les « thérapeutes féministes » s’intègrent-elles dans ce système ? Les « thérapeutes féministes » représentent une sorte de geste symbolique, visant à coopter les féministes qu’on peut contrôler par le biais de l’accréditation et de la réglementation des assurances afin qu’elles ne puissent pas transformer la structure de l’institution elle-même. Mais ces symboles peuvent servir à amener de nombreuses lesbiennes en colère à être diagnostiquées (et ainsi ignorées), analysées individuellement, et droguées jusqu’à ce qu’elles se soumettent. On évite ainsi tout changement révolutionnaire.
La méthodologie psychothérapeutique nous amène à conclure que sa stratégie pour les femmes et les filles a toujours été, et continue à être, de pousser les femmes à se sentir plus à leur aise dans le statu quo structurel (surtout en ce qui concerne les rôles sexuels/le genre), à accroître leur obéissance et leur adhésion à leur subordination aux hommes, tout en paraissant en être heureuses. Ces buts ne sont pas conformes aux intérêts des femmes en tant que classe de sexe.
Nous sommes reconnaissantes envers Phyllis Chesler en particulier pour son travail et sa critique courageuse, pénétrante et impitoyable de la psychothérapie dans Les femmes et la folie3, ainsi qu’envers l’analyse qu’en fait WDI dans sa série de webinaires intitulés Radical Feminist Perspectives4. Mais, contrairement à Chesler, nous ne pensons pas que la psychothérapie puisse être réformée de manière à ce qu’elle tende plus à aider les femmes (y compris les lesbiennes) qu’à leur nuire. Il nous faut une manière entièrement différente d’aborder le manque relatif de contrôle sur leur propre vie de femmes (et de lesbiennes). En nous préparant à écrire cet article, nous avons réalisé un petit sondage informel auprès des signataires lesbiennes de la Déclaration des droits des femmes basés sur le sexe dans le but d’obtenir quelques comptes-rendus personnels de psychothérapie. Notre questionnaire posait les questions suivantes :
1. Êtes-vous lesbienne ?
2. Quel âge avez-vous ?
3. Avez-vous eu recours à la psychothérapie ? Pourquoi ou pourquoi pas ?
4. Une autre personne vous a-t-elle conseillé la psychothérapie? Famille ? Ami(e)? Médecin ? Est-ce que faire une psychothérapie était une condition nécessaire à l’obtention d’une autre aide médicale ?
5. Si vous avez fait une psychothérapie : quels ont été ses bienfaits et ses effets néfastes ?
6. Avez-vous déjà subi une thérapie par électrochocs ? Décrivez-en les effets, positifs et négatifs ;
7. Vous a-t-on déjà prescrit des psychotropes ? Si oui, décrivez ces médicaments et leurs effets, bons et mauvais ; précisez la durée totale de la prise de l’un ou plusieurs de ces médicaments ;
8. Avez-vous déjà déclaré que vous étiez « transgenre » ? Avez-vous détransitionné ? Si oui, décrivez, si c’est le cas, le rôle qu’a joué la psychothérapie dans votre transition ou votre détransition ;
9. Dans l’ensemble, est-ce que la psychothérapie en valait la peine à vos yeux ?
10. Désirez-vous ajouter quelque chose à ce sujet ?
Les treize personnes qui ont répondu à notre enquête ont rapporté des taux très élevés d’hospitalisation, de la thérapie électroconvulsive, et l’administration quasi universelle de psychotropes. Outre ces traitements, que nous considérons comme des traitements punitifs visant à les contrôler, les lesbiennes, jusqu’à une période récente, avaient droit à un surcroît de punition en perdant la garde de leurs enfants dès qu’elles étaient reconnues comme lesbiennes.
Les effets secondaires des psychotropes mentionnés par les femmes qui ont répondu à notre sondage incluaient une prise de poids incontrôlable, une diminution de la libido, un engourdissement du visage et des écoulements mamelonnaires.
Il existe des différences importantes entre les hommes et les femmes quant à la manière d’être traités en psychothérapie et quant à la fréquence de ces traitements. Le rapport d’évaluation de la santé des Américains déclare qu’en 2024, « environ 26,7 % des femmes déclaraient une maladie mentale au cours de l’année écoulée, contre 20 % d’hommes. » Et plus particulièrement, « …la dépression était notablement plus fréquente chez les femmes, diagnostiquée chez 24,6 % de femmes adultes contre 14,4 % d’hommes adultes. » Il semble raisonnable de se demander si vivre en patriarcat peut, en soi, expliquer le fait que les femmes soient plus déprimées que les hommes, mais faire des femmes des cas pathologiques empêche tout examen des éventuelles causes structurelles de leur dépression. Ainsi, la psychothérapie fonctionne comme une institution du statu quo structurel incontesté auquel les femmes, et particulièrement les lesbiennes, doivent s’adapter.
Voici ce que nous pensons du pour et du contre des conseils et du soutien des ami(e)s, de la famille, des aîné(e)s du village (c’est-à-dire des sources de conseils non psychothérapeutiques), si on les compare à la psychothérapie :
• Pour : la conseillère recherchée n‘est pas une personne dont vous ne savez rien. Son aide est gratuite. Vous avez affaire à une individue qui est plus ou moins votre égale et dont vous connaissez les partis pris. Il n’y a pas de procédure menant à un diagnostic pathologisant ou à un traitement médicalisé. Cette consultation peut même ne pas être stigmatisante.
• Contre: votre conseillère n’est pas nécessairement tenue à la confidentialité, bien que vous la connaissiez peut-être assez bien pour savoir jusqu’à quel point votre conversation sera confidentielle. La conseillère pourrait changer d’avis sur votre personnalité. Dans une communauté patriarcale, vous pourriez être soumise à des châtiments patriarcaux tels l’exorcisme ou d’autres moyens de contrôle. Mais se pourrait-il que ces dangers soient minimisés par de forts liens communautaires et par une éthique communautaire féministe radicale (y compris en réservant un accueil favorable aux lesbiennes) ?
La psychothérapie a-t-elle été efficace et sans danger pour les lesbiennes ?
Au XXe siècle, la psychothérapie s’est avérée largement inefficace pour résoudre les problèmes concrets des femmes et pour mettre fin à leur souffrance émotionnelle. Certaines, des lesbiennes principalement, étaient hospitalisées, soumises à une thérapie par électrochocs, et/ou droguées parce qu’elles contredisaient le narratif essentiel du patriarcat. Certaines femmes ont même été lobotomisées, ou institutionnalisées contre leur gré par leur père ou leur mari parce qu’elles les embarrassaient ou étaient gênantes5. La thérapie par la parole de Freud a découvert, puis ultérieurement dissimulé, de nombreux récits d’abus sexuels des filles par les pères ; l’abus sexuel des petites filles par les hommes de leur famille était, et demeure, un solide tabou patriarcal puisqu’il est très préjudiciable pour les institutions patriarcales de la paternité, de la famille, de l’honneur, et ainsi de suite. La mythologie de cette culture veut que les femmes et les filles mentent à propos du viol, et cela est essentiel pour discréditer toutes ces accusations. Par voie de conséquence, le fait même d’être une femme (et en particulier une lesbienne) est considéré comme pathologique.
Freud a traité une patiente âgée de 18 ans et nommée Dora dont abusait un ami de son père ; au lieu de lui manifester de l’empathie, Freud lui a reproché d’être malheureuse et a décrit cet arrangement coercitif comme une liaison amoureuse consensuelle6. Freud lui-même a admis, que presque toutes ses clientes relataient des souvenirs d’inceste avec leurs pères. Nous ne souhaitons pas particulièrement diaboliser Freud à ce sujet ; la société patriarcale était, et demeure en grande partie, peu encline à/et incapable de croire à la fréquence élevée des abus sexuels sur les petites filles par au moins un membre masculin de leurs familles. Le reconnaître mine le mythe patriarcal des pères comme des chefs de famille (nucléaire) naturels et bienveillants. Ce refus de croire et cette reformulation des récits que font les femmes et les filles de leurs expériences sexuelles non désirées (viols) se sont poursuivis très avant dans le XXe siècle et même plus tard. Comme le raconte Chesler :
« On nous a appris à considérer comme une maladie psychiatrique la réaction normale (et humaine) des femmes à la violence sexuelle, y compris l’inceste. On nous a appris à rendre la victime responsable de ce qui lui était arrivé. En nous appuyant sur une compréhension superficielle de la théorie psychanalytique, nous avons reproché aux femmes d’être ‘’dans la séduction’’ ou ‘’malades’’. Nous croyions que les femmes criaient à l’inceste ou au viol pour attirer l’attention et la sympathie ou la vengeance.7 »
On ne croit toujours pas les femmes quand nous essayons de dénoncer les agressions sexuelles des hommes, et il est particulièrement facile de discréditer notre parole si nous étions très jeunes quand les faits ont eu lieu. L’une des lesbiennes de notre enquête voyait une thérapeute poursuivie en justice par la famille d’une patiente chez qui elle aurait prétendument implanté de faux souvenirs d’abus sexuels dans l’enfance ; la pression exercée sur les psychothérapeutes pour qu’ils dissimulent, reformulent, minimisent ou mettent tout simplement fin à des récits d’abus sexuels n’a pas disparu avec Freud.
Pourtant, il est devenu culturellement normal de consulter des thérapeutes et de prendre des médicaments ; de moins en moins d’Américains atteignent l’âge adulte sans diagnostic psychiatrique et sans prescription de psychotropes. La thérapie est chose courante, mais personne ne semble aller mieux. En tant que féministes radicales, nous cherchons à savoir qui bénéficie de la thérapie qui ne guérit pas les femmes (surtout les lesbiennes) et continue à les droguer. Il est clair que les bénéficiaires ne sont pas les femmes.
Nous nous demandons aussi si la thérapie qui favorise le bonheur individuel, ou l’absence d’inconfort émotionnel, est compatible avec l’élaboration d’une culture et d’une communauté axées sur les intérêts de toutes les femmes en tant que classe. L’inconfort émotionnel est l’un des produits de la conscience féministe radicale et peut être le moteur d’un changement de société.
Critique structurelle :
Plusieurs éléments constitutifs du modèle psychothérapeutique l’ont rendu inefficace et même contre-productif pour les intérêts collectifs des femmes.
D’abord, il existe une inégalité intrinsèque de pouvoir entre une cliente et sa thérapeute ; la thérapeute possède une autorité qui lui vient de sa formation, du fait qu’elle est sur son propre terrain, qu’elle utilise un jargon technique peut-être étranger pour sa cliente, et qu’elle est censée être la seule personne fonctionnelle et bien portante dans la pièce.
Un aspect de cette inégalité de pouvoir est le flux unilatéral de ce qu’elles savent l’une de l’autre. La thérapeute reçoit des informations détaillées sur sa cliente potentielle, ce qui commence habituellement dès le début de la prise de contact, grâce à un sondage minutieux. Mais la cliente, elle, dispose d’informations beaucoup plus limitées sur les thérapeutes potentielles – il s’agit en général d’une biographie ou d’un paragraphe ou deux, peut-être d’un curriculum vitae. Vous êtes censée choisir une autre personne qui aura beaucoup d’influence sur vous – et qui va vous coûter très cher – avec une possibilité très réduite de faire un choix éclairé. Ce déséquilibre perdure pendant toute la durée de la relation thérapeute-cliente, alors que la thérapeute a accès à d’innombrables détails de la vie de sa cliente, de ses problèmes, de sa vision du monde, de ses priorités, de ses valeurs, et de ses processus de décision. Par contraste, la cliente n’apprend pratiquement rien sur la vie de la thérapeute, sur sa personnalité, son éthique, ses priorités, et ainsi de suite. Ce vide cognitif n’est pas fortuit, il est délibéré.
Avec davantage d’informations, les clientes auraient non seulement le pouvoir de prendre des décisions plus éclairées pour choisir une thérapeute, mais elles seraient aussi mieux équipées pour évaluer les perspectives que leur indiquent leurs thérapeutes respectives. Savoir c’est pouvoir, et la dynamique unilatérale du pouvoir s’ajoutant à une insistance rigoureuse sur la confidentialité ont tendance à permettre les abus thérapeutiques. Dans un monde où les femmes sont déjà « folles », « hystériques », où «elles exagèrent », où « elles sont paranoïaques », et ainsi de suite, la différence de capital social entre la thérapeute et sa patiente facilite encore davantage le rejet et l’incrédulité face à la parole d’une cliente-victime, surtout si un diagnostic lui colle à la peau.
La psychothérapie est intrinsèquement axée sur la fourniture de solutions individuelles à des problèmes qui sont avant tout d’origine collective. Le problème n’est pas seulement que les solutions individuelles ont plus de valeur, c’est qu’elles sont promues à l’exclusion d’une transformation collective ou à l’échelle d’une classe. Aborder le problème de manière individuelle renforce le narratif, que les femmes ont déjà intériorisé, qui veut que nous soyons le problème. Les femmes qui sont déjà considérées socialement comme des « marginales » d’une certaine manière – les lesbiennes, mais aussi les femmes célibataires, celles qui ne veulent pas d’enfants et autres – sont encore plus vulnérables face à ce narratif que les épouses-mères, dont on dit seulement qu’elles dévient de la norme masculine.
La psychothérapie ne se borne pas à placer la solution dans le domaine individuel ; elle déplace aussi la connaissance du problème collectif de la conscience publique vers le domaine privé, en empêchant les gens, surtout les femmes, surtout une lesbienne, de pouvoir se rendre compte qu’au moins une partie de leurs problèmes ne leur sont pas propres ; et qu’ils pourraient en fait être quasiment universels. Même certains éléments de l’éthique professionnelle thérapeutique, par exemple faire semblant de ne pas reconnaître sa patiente dans la rue en dehors des séances, contribuent à séparer conceptuellement la thérapie du monde réel.
Cette dynamique résonne comme un écho troublant de la manière dont la famille nucléaire a fonctionné tout au long de l’histoire, en atomisant les femmes et en poussant chacune d’entre elles à penser qu’elle est seule à souffrir à cause d’un mari violent, de l’esclavage domestique, d’une dépression postpartum, d’une incapacité à atteindre l’orgasme, et ainsi de suite. Découvrir que vous n’êtes pas la seule est un soulagement énorme au niveau individuel, et laisse entrevoir une réponse structurelle à un problème structurel. Il est peut-être temps de réitérer l’un des principes fondateurs de la seconde vague du féminisme : le personnel est politique. Et cela inclut ce qui est privé.
Confiner la discussion de nos problèmes au cabinet de la thérapeute nous empêche de les partager ailleurs et nous maintient dans l’ignorance les unes des autres. L’atomisation – la rupture des liens – est l’une des manières les plus efficaces de faire obstacle au changement social. C’est la raison pour laquelle les hommes ne veulent pas que les femmes parlent hors de leur surveillance, et c’est pour la même raison que votre patron ne veut pas que vous parliez de vos salaires avec vos collègues. Si vous pensez que tout le monde est satisfait du statu quo, et que vous êtes la seule à avoir des difficultés, alors il est naturel de conclure que c’est vous le problème ; vous vous asseyez, vous vous taisez, dépensez votre énergie à vous autoflageller, et vous essayez de faire en sorte que ça marche. Mais si vous découvrez qu’en fait, de nombreuses femmes ont du mal, et qu’aucune d’entre nous n’est vraiment satisfaite de l’état des choses, il devient tout à coup évident qu’il est absurde de changer pour vous adapter à une réalité dont vous ne voulez pas. Peut-être qu’au contraire, nous pourrions toutes ensemble tenter de transformer notre réalité collective.
Conclusions :
Voici un schéma que connaissent bien les lesbiennes :
Vous êtes en colère, débordée, isolée, triste, inquiète. Vous allez voir une psychothérapeute. Vous obtenez un diagnostic individualisé car sans diagnostic, votre thérapie ne sera pas couverte par l’assurance. Dès que vous avez un diagnostic, la psychothérapeute est sous pression et doit s’assurer que vous recevez les médicaments appropriés à votre cas. L’assemblage d’institutions patriarcales que sont Big Psych, Big Pharma et Big Insurance tire profit de votre addiction à long terme aux médicaments. Ces médicaments sont habituellement inefficaces, ils ont souvent des effets indésirables graves sur votre santé, et créent fréquemment une dépendance.
L’institution psychothérapeutique est irrécupérable. Elle s’est, dès le début, attachée à contrôler la colère des femmes et à les empêcher de s’organiser en réaction à cette colère. Les femmes, y compris les lesbiennes, auraient intérêt à cesser complètement de s’engager dans des psychothérapies ; elles auraient plutôt intérêt à créer un système entièrement nouveau pour comprendre et traiter les difficultés émotionnelles et autres des femmes (y compris des lesbiennes), à commencer par une analyse structurelle féministe radicale des origines de ces difficultés.
L’institution psychothérapeutique prétend viser ce qu’elle appelle la santé individuelle. Mais nous avons vu que tout ce qu’elle réussit à faire pour les femmes et particulièrement pour les lesbiennes est une dépendance aux médicaments, la maladie, et une gamme émotionnelle réduite.
À quoi pourraient ressembler des systèmes de remplacement ? Nous pourrions nous réunir avec tous les membres de la communauté, ce serait quelque chose comme des jurys non accusatoires, mais dont vous connaîtriez plus ou moins bien tous les membres. Les femmes qui auraient besoin d’un conseil ou de soutien émotionnel pourraient venir à une réunion et décrire leur problème. Ce processus pourrait ressembler à une séance de conscientisation féministe radicale, ou bien on pourrait concevoir un processus différent de manière collective. On se concentrerait sur les causes structurelles du problème, et les solutions donneraient la priorité à ce qui convient le mieux à la communauté toute entière. Donner la priorité aux intérêts de la communauté sur les intérêts individuels est en fin de compte dans l’intérêt de toutes, car une communauté lesbienne (ou une communauté de femmes) florissante soutient le bien-être de tous ses membres.
Les intérêts collectifs d’une communauté gagnent à être décrits et abordés dans un cadre éthique plutôt que dans un cadre de « santé » lié à cette bible en constante évolution qu’on appelle DSM. Cela signifie, dans le nouveau paradigme, qu’une « dysfonction » serait quelque chose de nuisible pour la communauté (par exemple une dysfonction chez les lesbiennes). La communauté serait prioritaire sur le bien-être individuel.
Une communauté féministe radicale serait axée sur l’éthique plutôt que sur la « santé » et sur le sentiment de bien-être individuel. Là où on donne la priorité à la « santé » et aux sentiments positifs, les femmes doivent s’efforcer de ne blesser personne ; en même temps, la critique est mal vécue, comme une agression, il faut donc l’éviter. On justifie le mensonge si cela permet à tout le monde de se sentir bien, y compris la menteuse. Donner la priorité à l’intégrité, y compris à la véracité, ainsi qu’au bien-être de la communauté, semble susceptible de donner de meilleurs résultats et de favoriser la cohésion de la communauté ainsi que des rapports plus authentiques en son sein.
Nous pensons qu’un système éthique cohérent gagnera à être élaboré collectivement, par les membres de la communauté, en tant que nouveau contrat social, contrairement à une idéologie surimposée comme la Bible ou le DSM.
L’institution psychothérapeutique contribue de manière significative à l’individualisme extrême qui caractérise la culture américaine contemporaine. En revanche, la conscientisation féministe radicale exige que ses participantes recherchent ce qui leur est commun plutôt que ce qui les rend individuellement uniques. Plus précisément, la conscientisation féministe radicale ne décourage pas la singularité individuelle ; ce processus encourage les individues à décrire leurs situations apparemment uniques, pour que toutes puissent ensuite y découvrir des similarités. Ainsi, dans l’intérêt de forts liens communautaires, nous pourrions décider de promouvoir des séances régulières de conscientisation dans la communauté toute entière.
Nous pourrions aussi décider de réfléchir aux traits de caractère personnels que nous voulons nous efforcer d’obtenir en tant qu’individues. L’intégrité ? La véracité ? N’utiliser que des arguments honnêtes, visant à la compréhension commune de la vérité, au lieu d’essayer d’avoir raison ? La loyauté aux intérêts de toutes les femmes et en particulier des lesbiennes, associée au courage d’agir en accord avec cette loyauté ? La culture du courage pourrait être particulièrement subversive pour le patriarcat, car Big Insurance a travaillé très dur pour l’étouffer en chacune de nous. Le courage amène à prendre des risques, et tandis que la prise de risque coûte cher à Big Insurance, chez les femmes elle affaiblit le genre qui soutient tout l’édifice patriarcal. Des scénarios comme « c’est dur » ou « c’est désagréable », ou encore « ça me met mal à l’aise » ne devraient pas excuser l’inaction si les intérêts de la communauté sont en jeu ou le fait de ne pas agir éthiquement dans d’autres situations. Nous devrions plutôt élaborer une éthique communautaire féministe radicale et cultiver la force de caractère individuelle.
Mais certaines lesbiennes pourraient peut-être toujours avoir besoin de psychotropes pour fonctionner. Comment nous occuper de celles qui ont vraiment perdu le sens des réalités ? Et que faire pour les autres lesbiennes que les conseils de la communauté n’aideraient pas ? Nous l’ignorons. Mais par ailleurs, les méthodes actuelles, y compris les médicaments, sont-elles en réalité efficaces pour traiter les psychoses graves ? Répondre à ces questions dépasse nos capacités d’évaluation. Ceci dit, il nous paraît légitime de déclarer que l’institution psychothérapeutique doit être abolie sans présenter une structure de remplacement clé en main. Du reste, la psychothérapie n’a pas de structure pleinement développée même après 150 ans d’existence, elle se contente de continuer à expérimenter inconsidérément.
En créant la psychothérapie, Freud a imposé aux femmes le fardeau d’une nouvelle institution patriarcale qui a réussi à consolider (et jusqu’à un certain point, à remplacer) la religion en tant qu’autorité sur la pensée et le comportement corrects. La psychothérapie remplace l’obéissance à Dieu par ce que le DSM en constante évolution estime être la santé mentale. Comme nous l’avons montré, les femmes et surtout les lesbiennes reçoivent beaucoup plus de diagnostics de pathologies que les hommes et on leur prescrit beaucoup plus de médicaments qu’aux hommes. Cela se produit en partie parce qu’on ne tolère pas chez les femmes les comportements de dominance qu’on tolère chez les hommes ; les femmes ont donc plus de chances d’être affublées d’une pathologie, d’être médicamentées, et peut-être même internées pour les mêmes comportements. Ensuite, la psychothérapie isole les femmes de deux manières : elles ne peuvent travailler sur leurs problèmes que seules dans une pièce avec une psychothérapeute qui ne fait pas partie (délibérément) de la communauté de ses clientes ; et chaque femme en thérapie reçoit un diagnostic particulier accompagné d’un cocktail médicamenteux particulier qui souligne sa différence, et non ses similitudes structurelles avec d’autres femmes ou d’autres lesbiennes.
Pour être justes et rigoureuses, hormis la structure de l’institution psychothérapeutique qui vise à isoler et à contrôler, Freud surtout nous a légué de précieux outils conceptuels pour décrire et comprendre le comportement humain. Parmi ces concepts figurent l’inconscient (accessible par l’interprétation des rêves, par exemple), les défenses telles la répression et la projection, et l’intérêt qu’on peut avoir à revivre des souvenirs marquants et des intuitions importantes par la parole. Il pourrait être utile de conserver certains de ces outils descriptifs pendant que nous inventons des manières d’aborder les comportements sérieusement nuisibles, la perte de contact avec la réalité matérielle, et les traumatismes sévères sans utiliser le diagnostic et les protocoles de traitement de l’institution psychothérapeutique.
Débarrassées de l’institution psychothérapeutique, nous pourrions dans un premier temps tenter d’élucider les origines des problèmes individuels en étudiant les facteurs structurels tels l’isolement, les problèmes avec le pouvoir institutionnel/l’impuissance, et/ou l’incapacité des individues à respecter l’éthique communautaire. Nous escomptons qu’en libérant les femmes de la psychothérapie et de l’abrutissement médicamenteux qui lui est associé, et en les réorientant vers des communautés fortes, solidaires et éthiques, le nombre de femmes qui représentent vraiment un danger pour elles-mêmes et pour les autres diminuera drastiquement. Même si nous ne suggérons pas qu’il faut donner la priorité au bonheur individuel, nous faisons l’hypothèse que les femmes et les lesbiennes seront dans l’ensemble plus heureuses lorsque l’idéologie psycho-thérapeutique, la misogynie structurelle, les médicaments abrutissants, et toutes les autres interventions douloureuses ou physiquement destructrices seront remplacées par le soutien communautaire au sein du genre de communautés et de structures communautaires que nous avons décrites.
The WDI Lesbian Caucus
Lauren Levey, coordinatrice
Arundel Castle
Mary Helen Kelleher
Katherine Kinney
Traduction : Annie Gouilleux
1 L. Eisenmann, The Impact of Historical Expectations on Women’s Higher Education. Forum on Public Policy. JHU Press, 2006.
2 Judith L. Herman, Reconstruire après les traumatismes, de la maltraitance domestique aux violences sociales, éditions Dunod, 2023. Le livre a été écrit en 1997, cela laisse rêveuse quant à la raison d’une traduction aussi tardive. Judith Herman a, selon Wikipedia, découvert les stress post traumatiques (PTSD).
3 Phyllis Chesler, Les femmes et la folie, éditions Payot, 1975.
4 On peut écouter cette analyse ici (en anglais) : YouTube Kerala Compilation 1920×1080 FR
5 « J’ai travaillé dans le service des urgences de la santé mentale pendant plusieurs années et j’ai été formée pour réaliser des entretiens avec des patientes diagnostiquées avec une maladie mentale, une addiction à la drogue, des troubles de la personnalité, etc., et je crois que bon nombre de ces femmes étaient amenées par leur partenaire en tant que la personne « malade » du couple, alors que bien entendu, il n’en était rien. (Un jour, un homme a amené sa femme pour la faire interner car elle priait, jeûnait pendant plusieurs jours et s’abstenait de relations sexuelles en accord avec sa foi, j’ai oublié laquelle.) » Communication personnelle de Mary Helen Kellerher, 16 décembre 2025.
6 Phyllis Chesler, Les femmes et la folie. (pp. 137-138 de l’édition en anglais de 2018, je ne possède pas la traduction de ce livre, inabordable sur Amazon !), c’est donc moi qui traduis Chesler.
7 Chesler, 2018, page 13. J’ignore de quel ouvrage il s’agit.