The Spinster and her Enemies, chapitres 2 et 3

Ces deux chapitres sont consacrés aux luttes féministes contre l’exploitation sexuelle des enfants, des filles surtout.

Chapitre 2 – Continence et amour psychique1.

Sheila Jeffreys met en scène deux féministes, Elizabeth Wolstenholme Elmy et Francis Swiney. Sans entrer dans tous les détails du chapitre, je me bornerai à traduire les passages qui permettent de comprendre en quoi et à quel point la pensée de ces femmes était radicale.

« Les femmes dont j’étudie les idées et les stratégies dans ce chapitre se considéraient comme des féministes et avaient abandonné les contraintes du christianisme qui tenait la pureté des mœurs sous son emprise. Les historiens ont ridiculisé ces féministes en les traitant de prudes et de puritaines. Ce sont des femmes dont les contributions à d’autres domaines de la lutte féministe ont été considérées comme radicales et progressistes, tandis que leurs idées sur la sexualité paraissent plutôt démodées et embarrassantes. Or, ces théoriciennes s’étaient engagées dans l’ « élaboration d’une philosophie sexuelle complexe, conçue pour exposer à la fois l’origine de la soumission des femmes et la manière dont les hommes les maintenaient dans cet état jour après jour. Comme Dale Spender l’a fait remarquer dans Women of Ideas, la théorie élaborée par les femmes est systématiquement écartée et effacée de l’histoire tandis qu’on qualifie celle des hommes de philosophie ou de politique. C’est plus vrai que jamais dans le cas de la philosophie sexuelle féministe qui nous occupe ici. Le mépris avec lequel on a traité ces théories vient sans doute en partie de ce qu’elles contestent vigoureusement l’idéologie sexuelle masculine dominante.

Le langage qu’employaient ces féministes pour décrire la sexualité, des termes comme ‘‘excès sexuel’’ et ‘‘continence’’ représente un obstacle pour les historiennes féministes d’aujourd’hui. Ces femmes n’avaient pas créé elles-mêmes le langage qu’elles utilisaient pour décrire leurs angoisses et leurs espoirs. Il en va de même de nos jours où les féministes se débattent pour comprendre ce qu’elles pensent de la sexualité alors qu’elles baignent dans l’idéologie de l’activité sexuelle obligatoire… »2

La philosophie sexuelle d’Elizabeth Wolstenholme Elmy

Sa carrière féministe s’est étendue sur soixante ans et elle a beaucoup contribué à l’élaboration d’une théorie sexuelle féministe :

« [l’Union des femmes pour l’émancipation] reconnaît que l’esclavage sexuel est à la racine de tout esclavage et que l’injustice faite à la femme, notamment au sein de la famille, est la source éternelle de toute autre injustice ; elle vise l’émancipation individuelle, sociale, politique et légale des femmes, condition essentielle et indispensable à toutes les autres réformes véritables et durables ; et elle déclare que ces exigences priment sur toute autre considération sur les intérêts des personnes, des groupes ou des partis.3 »

Elle insiste sur l’éducation sexuelle, le contrôle par les femmes de leurs corps, y compris le refus d’avoir des relations sexuelles et/ou des enfants.

« L’idée qu’une relation amoureuse épanouissante excluant les rapports sexuels puisse exister entre hommes et femmes est étrangère, sinon incompréhensible, pour les esprits de celles et de ceux qui ont été élevés pendant ou après la ‘‘révolution sexuelle’’ du XXe siècle qui a restreint la sexualité au rapport sexuel 4, » dit Sheila Jeffreys ; et c’est pourtant ce que ces femmes essaient de promouvoir. Ce n’est pas forcément une relation platonique, sans contact ni plaisir physique, mais une restriction de la pénétration vaginale (ce qu’on entend habituellement par relation sexuelle) à la procréation. Ces femmes considéraient l’intégrité physique comme un droit humain et prônaient la résistance à « tout geste non désiré de la part d’un homme 5».

Francis Swiney.

Elizabeth Wolstenholme Elmy a décrit Francis Swiney comme « une femme de confiance à Cheltenham à qui on pouvait confier tout ce qui concernait les affaires du suffrage dans cette ville6. » Comme elle, Swiney pensait que la soumission sexuelle des femmes était au fondement de leur oppression.

La solution qu’elle offrait était assez similaire : élimination (autant que possible) de l’activité sexuelle génitale entre hommes et femmes et promotion du contrôle de soi pour les hommes. Elle accusait les hommes d’avoir réduit les femmes à une fonction sexuelle. Avec d’autres, elle s’indignait que « tant de maladies, notamment les maladies vénériennes, soient la conséquence d’une activité, le rapport sexuel, qu’elles trouvaient superflue.7 »

La continence, pour Swiney, représentait la solution naturelle qui permettait de transformer l’énergie physique en énergie psychique, selon un principe théosophique.

« C’est la clarté et la force de conviction avec lesquelles elle a exprimé ses idées qui explique la portée de la contribution de Swiney aux idées féministes : son idée-force était que l’oppression des femmes était basée sur et perpétuée par la soumission sexuelle8. »

La sexualité et la lutte pour le suffrage entre 1906 et 1914.

« La détermination à transformer le comportement sexuel des hommes était le thème dominant adopté par les militantes pour le suffrage constitutionnel au cours de l’intense phase d’activité féministe qui a précédé la Première Guerre mondiale. Lorsque le droit de vote devint un enjeu public majeur après 1906, tous les problèmes soulevés antérieurement par les féministes dans le domaine de la sexualité passèrent au premier plan. Il s’agissait de l’injustice du deux poids, deux mesures, et des conséquences pour les femmes du comportement sexuel masculin par le biais de la prostitution, de la traite des Blanches et des violences sexuelles sur les enfants. Le problème particulier des maladies vénériennes passa au premier plan pendant cette période. Si le droit de vote était au centre de l’attention, les problèmes de comportement sexuel étaient constamment évoqués pour expliquer que les femmes avaient besoin de ce droit de vote. Les suffragistes de toute opinion étaient très claires sur leur intention, grâce au droit de vote, d’être en position de force pour transformer complètement le comportement sexuel des hommes.9 »

Au cours des années qui ont précédé la Première Guerre mondiale, les maladies vénériennes sont devenues un enjeu public. La médecine progressait, on avait isolé le bacille de la syphilis en 1905 et on avait découvert un test sanguin permettant d’en faire le diagnostic. En outre, on commençait à reconnaître ses conséquences dans les anomalies congénitales.

Christabel Pankhurst s’empara de ce problème en 1913. Elle déclarait que les hommes ne voulaient pas renoncer à leurs « vices » et qu’ils avaient conscience que le droit de vote accordé aux femmes menacerait leur liberté sexuelle. Pankhurst disait que les maladies vénériennes (que ces hommes transmettaient à leurs épouses maintenues dans l’ignorance) ne disparaîtraient que si les femmes pouvaient voter et imposer la chasteté aux hommes.

L’analyse de ces femmes, qui voyaient les femmes privées d’indépendance financière et contraintes à « l’esclavage sexuel », est très proche de celle des féministes actuelles. En outre, elles réfutaient la prétendue irrépressibilité des besoins sexuels masculins qui leur servait à justifier la prostitution et les violences sexuelles sur les enfants. Selon elles, ces besoins irrépressibles étaient « une construction sociale » et pouvait donc être réformée.

« Réfuter la naturalité de la violence sexuelle que les hommes infligent aux femmes avait des implications potentiellement révolutionnaires pour les relations entre les femmes et les hommes. La force avec laquelle ces féministes faisaient encore la promotion de la retenue de la part des hommes suggère qu’en dépit de l’influence du mouvement de pureté des mœurs, on avait peu avancé dans la lutte contre le mythe des besoins irrépressibles des hommes. […] D’autres aspects de la sexualité masculine étaient visés par les critiques féministes. L’un d’eux était l’insensibilité brutale dont les hommes faisaient preuve à la fois sexuellement et dans leurs rapports avec les femmes en général. […] Cristabel Pankhurst critiquait la tendance des hommes à séparer la sexualité de l’émotion amoureuse. Elle accusait “le rapport sexuel sans lien d’amour et sans sympathie spirituelle [d’être] en-dessous de la dignité humaine”. 10»

***

Chapitre 3 – Violences sexuelles contre les enfants.

« Les livres d’histoire ont peu prêté attention aux campagnes contre l’exploitation sexuelle des filles11. »

Or cette campagne a bien eu lieu entre 1885 et 1908, elle visait en particulier l’inceste, de manière à inclure les membres masculins de la famille, des employeurs, des enseignants, des beaux-pères, etc., dans la catégorie des hommes responsables de cette exploitation.

Le biais masculin du système judiciaire, qui partait du principe que « ce genre de chose peut arriver à n’importe quel homme ».

Les violences sexuelles sur les filles étaient peu pénalisées, contrairement à celles perpétrées contre les garçons ainsi que les délits contre la propriété. Cette injustice était renforcée par la solidarité masculine qui couvrait les abus de la police qui elle-même couvrait ces violences.

Le point de vue féministe : « Les femmes impliquées dans cette campagne contre les violences faites aux enfants réunissaient à la fois celles qui se disaient féministes et celles qui représentaient l’Église pour l’Union des Mères et n’étaient probablement pas féministes. […] Toutes considéraient que le système judiciaire était biaisé contre les femmes et qu’elles-mêmes luttaient pour les intérêts des femmes et des filles en tant que groupe12. »

Ce qui n’est plus le cas, dit Sheila Jeffreys, à l’époque où elle écrit (et je pense qu’on peut étendre cette réserve à l’époque actuelle), car il existe des campagnes antiféministes, auxquelles certaines femmes participent, qui sont hostiles à l’idée que les intérêts des femmes et ceux des hommes sont contradictoires.

Les féministes engagées dans la campagne contre les violences sexuelles sur les enfants disposaient d’organes de presse : The Vote, et Votes for Women, qui comparaient les peines infligées pour violences sexuelles sur enfant à celles qui étaient prononcées pour d’autres crimes et délits.

Votes for Women s’inquiétait aussi de la vague de patriotisme pendant la Première Guerre mondiale, car les magistrats étaient très indulgents envers les soldats accusés de violences sexuelles.

The Vote écrivait que les violences conjugales n’étaient pas prises au sérieux et que les femmes étaient traitées comme des citoyens de seconde classe.

Les femmes dans la police. « Le mouvement visant à instaurer un service de police féminin était intégralement lié à la campagne contre les violences sexuelles sur les enfants et à un mouvement général visant à obtenir des magistrates, des femmes médecins et autres autorités féminines pour s’occuper des femmes et des enfants. On pensait que les femmes et les enfants victimes de violences sexuelles avaient besoin de personnes de leur propre sexe pour les soutenir dans les commissariats et au tribunal. 13»

Une force de police féminine composée de volontaires sera créée en 1915, destinée à la protection des femmes et des enfants dans les lieux publics et certains locaux commerciaux, elle a en fait rapidement été utilisée dans les villes de garnison dans un but contraire à l’intention originelle : elles étaient chargées de contrôler les femmes et de leur imposer un couvre-feu pour protéger les soldats !

Le premier service de police féminin a été instauré en 1918. Elles n’avaient pas de pouvoir d’arrestation et devaient se contenter d’inspecter tous les lieux et parcs où pouvaient se commettre ces violences. En 1920, les féministes ont également obtenu des wagons réservés aux femmes dans les trains, revendication souvent remise au goût du jour sans succès.

Comportement envers les enfants victimes de violences sexuelles. La responsabilité des violences incombe très souvent et à des degrés divers à la victime, soit parce qu’elle a « participé » ou parce qu’elle a « provoqué » ces violences, soit parce qu’elle est séduisante ou s’est comportée de manière séduisante.

On pensait aussi que ces enfants représentaient un danger moral pour les autres, et elles étaient envoyées en centre de détention sans soins particuliers. On pensait aussi qu’elles devaient être supervisées par leurs mères et on avait tendance à les renvoyer dans les foyers où elles avaient été agressées sexuellement.

Causes des violences sexuelles. « Les féministes expliquaient les violences sexuelles sur les enfants par le pouvoir que les hommes adultes exerçaient sur elles, particulièrement dans la famille. Elles pensaient que le manque de sérieux de la police et des tribunaux dans le traitement de ces crimes constituait un encouragement. Elles y voyaient une manifestation du deux poids, deux mesures de la morale sexuelle qui protégeait les hommes qui avaient recours à la prostitution et abusaient de mineures en accusant les femmes et les filles et en couvrant ces crimes. Elles considéraient que les violences sexuelles sur les filles étaient l’un des nombreux crimes commis contre les femmes découlant de leur statut de seconde classe…

Il existait d’autres explications non féministes […] mais elles ne tentaient guère de découvrir les causes ou de les étudier sérieusement […] la plus courante était le surpeuplement, la pauvreté, les mauvais exemples et l’ignorance.14 »

Mais à la fin de la Seconde Guerre mondiale, on considère les violeurs d’enfants comme des malades, ce que refusaient les féministes des XIXe et XXe siècles. Il ne fait pas de doute que ce virage explicatif a affaibli les campagnes féministes.

« Ce changement dans les mentalités face aux violences sexuelles qui a miné les forces de la campagne était autant la conséquence d’un changement de l’idéologie sexuelle dominante que du déclin du féminisme. […] La mystification scientifique de la sexualité et de l’agression sexuelle contre les femmes dérivée du travail des sexologues masculins, des psychologues et des psychanalystes laissait clairement l’initiative aux professionnels. Il est devenu moins facile pour les femmes d’aborder le problème des violences sexuelles simplement à partir de leur propre expérience et de la théorie féministe. Le développement du ‘‘modèle médical’’ a eu deux conséquences importantes. La colère des femmes contre les hommes a été vidée de son sens lorsque la responsabilité est passée du délinquant à ‘‘sa maladie’’. Les délinquants ‘‘malades’’ pouvaient passer pour des exceptions dont le comportement n’avait aucun rapport avec celui des hommes en général. Le problème des violences sexuelles était sorti du contexte des crimes contre les femmes […] Dans la phase actuelle du féminisme [1998] les femmes ont dû démolir la ‘‘sagesse’’ de la communauté scientifique pour s’appuyer à nouveau sur leur propre expérience et leur propre discernement afin de restaurer une campagne contre les violences sexuelles sur les filles.15 »

***

Les deux chapitres suivants du livre sont consacrés aux quarante années de lutte des féministes contre les violences sexuelles sur les filles, contre la prostitution, le viol conjugal, la traite des Blanches. Ces luttes ont été peu documentées. Sheila Jeffreys les étudiera à partir des idées sur la sexualité qui animaient les féministes de l’époque.

Il me paraît particulièrement important de revisiter ces idées sur la sexualité à la lumière des évènements actuels : procès de Mazan, affaire Epstein, etc. Le moins qu’on en puisse dire est que les progrès sont minces dans ce domaine depuis l’époque des suffragettes.

Annie Gouilleux

Lyon le 16 février 2026

Relecture et corrections : Lola

1 L’amour psychique, selon la psychanalyse, modifie la perception de l’être aimé […] ce n’est pas l’objet d’amour que nous percevons mais le reflet de nous-même […] l’autre est en quelque sorte un miroir.

2 Opus cité, page 27.

3 Opus cité, pp. 28-29.

4 Opus cité, page 31.

5 Opus cité, page 33.

6 Opus cité, page 35.

7 Opus cité, page 37.

8 Opus cité, page 39.

9 Opus cité, page 45.

10 Opus cité, page 51.

11 Opus cité, page 54.

12 Opus cité, pp. 57-58.

13 Opus cité, page 60.

14 Opus cité, page 67.

15 Opus cité, page 85.