Image de couverture : Portrait de Josephine Butler par George Richmond, 1851

Dans cet épisode, je veux revenir sur deux livres de Jeffreys qui appartiennent, par leur thème, à la période qui a précédé son retour à Londres (épisode 1) et sa décision de devenir lesbienne.

Ces deux ouvrages appartiennent à l’histoire du féminisme britannique et à l’histoire des femmes, histoire largement inédite et donc d’autant plus précieuse.

Il s’agit de The Spinster and her Enemies : Feminism and Sexuality 1880-1930.1

Sheila Jeffreys commence ses recherches alors qu’elle est à Leeds et participe au fonctionnement du Leeds Rape Crisis Centre (refuge pour femmes victimes de viol et de violences). Elle découvre à la Fawcett Library, une bibliothèque spécialisée dans les ressources et les archives de l’histoire des femmes, qu’à la fin du XIXe siècle et au début du XXe, des féministes avaient lancé une importante campagne contre la violence sexuelle des hommes à l’égard des enfants dont les féministes de son époque ignoraient tout.

« Les féministes impliquées [dans cette campagne] avaient élaboré des idées sur la sexualité qui contestaient le deux poids deux mesures moral selon qu’il s’agit d’un homme ou d’une femme, le viol et la nature obligatoire du rapport sexuel. Elles contestaient notamment les prérogatives masculines, la prétention des hommes à accéder au corps des femmes, à celui des femmes prostituées, à celui des enfants, à celui des épouses qui leur résistaient, et elles prônaient le refus du mariage et le célibat. Cette campagne a duré plus de cinquante ans, je voulais savoir pourquoi elle s’était affaiblie2. »

La période couverte par son enquête correspond à ce que nous connaissons sous le nom d’époque victorienne, réputée (à tort, semble-t-il) pour son puritanisme sexuel. Dans les histoires du mouvement féministe, il n’y a pas trace de la campagne contre le comportement sexuel des hommes lancée par les féministes. Les autres aspects de la lutte pour l’égalité ont été dûment documentés, les suffragettes, par exemple, ou les mouvements en faveur de l’éducation, du travail salarié pour les femmes, et de la réforme des lois sur le mariage. Lorsque, par hasard, les historiens et aussi certaines historiennes évoquent la campagne des féministes contre le comportement sexuel des hommes, ils en font des puritaines réactionnaires.

Les deux premiers chapitres du livre portent sur la campagne contre les violences sexuelles et contre la prostitution.

1 – Féminisme et pureté des mœurs.

Le mouvement pour la pureté des mœurs s’est développé en Grande Bretagne au cours des années 1880. Il a influencé de nombreuses associations ainsi que la vie de nombreuses personnes. En revanche, les historiens et certaines historiennes n’y ont vu qu’un mouvement évangélique, anti-sexualité et répressif, car ils et elles étaient influencés par l’idéologie de la « révolution sexuelle » (nous y reviendrons). Les féministes de l’époque ont participé à ce mouvement et y ont joué un rôle considérable.

Il s’agissait avant tout d’éliminer la prostitution et les violences sexuelles envers les jeunes filles et les femmes. Ces violences et cette exploitation étaient le fait des hommes, ce qui complique la tâche de l’historienne qui cherche à expliquer pourquoi des hommes se sont joints à cette campagne, leurs intérêts divergeant de celui des femmes. Il n’existe pas d’explication exclusive, car on peut distinguer deux courants dans ce mouvement : le renouveau religieux et la propagande contre les Contagious Diseases Acts (lois sur les maladies contagieuses) qui permettaient aux autorités d’imposer des examens médicaux aux femmes soupçonnées de travailler comme prostituées dans les ports et les villes de garnison. Les féministes s’y opposaient pour protéger les droits civiques des femmes :« Les féministes de la Ladies National Association qui s’inspiraient de Joséphine Butler3. Elle s’insurgeait contre le deux poids deux mesures de la moralité qui imposait ces violences contre les femmes afin de protéger la santé des hommes qui, faisaient-elles remarquer, avaient au départ transmis leur infection aux prostituées.4 »

Les Contagious Diseases Acts seront abolis en 1866.

Ce mouvement a permis aux féministes de se faire entendre :

« Au sein du mouvement pour la pureté des mœurs, les féministes voyaient dans la prostitution le sacrifice de certaines femmes au bénéfice des hommes. Elles réfutaient l’idée de la nécessité de la prostitution en raison de la nature biologique particulière de la sexualité masculine, et déclaraient que le désir sexuel irrépressible des hommes était un phénomène social et non biologique. Elles s’indignaient notamment de la manière dont la satisfaction des besoins sexuels masculins divisaient les femmes entre celles qui étaient ‘‘pures’’ et celles qui étaient ‘‘déchues’’ et empêchait la ‘‘sororité des femmes’’ de s’unir. Elles soutenaient que les hommes étaient responsables de la prostitution, et que pour mettre fin à cette violence envers les femmes, il fallait restreindre la demande et encourager les hommes à la chasteté au lieu de punir celles qui répondaient à la demande. Elles déroulaient les mêmes arguments dans leur lutte contre d’autres aspects du comportement sexuel masculin qu’elles considéraient comme nocifs pour les femmes, telles les violences sexuelles sur les enfants, l’inceste, le viol et le harcèlement sexuel de rue.5 »

Joséphine Butler s’en prenait particulièrement aux hommes des classes moyenne et supérieure qui avaient l’habitude de fustiger l’immoralité des « classes inférieures » en se cachant derrière un masque de respectabilité, alors qu’eux-mêmes exploitaient les prostituées et les enfants.

***

Contrairement à Joséphine Butler, J. Ellice Hopkins n’est jamais évoquée dans un contexte féministe. Elle a pourtant eu plus d’influence sur l’évolution du mouvement de la pureté des mœurs que toute autre femme (ou tout autre homme).

Si elle s’est impliquée dans ce mouvement pour des motifs religieux, sa position était presque identique à celle des féministes les plus radicales. À Cambridge, son travail consistait à faire de la prévention pour éviter aux jeunes filles d’être prostituées ; cela impliquait la création de refuges à la fois pour la prévention et la réhabilitation. Elle cherchait par ailleurs à contraindre le comportement sexuel des hommes en refusant l’idée très répandue de leurs pulsions sexuelles irrépressibles. Elle remplaçait le terme « prostitution » par celui de « avilissement des femmes ».

Elle était très impliquée dans la prévention des violences sexuelles contre les jeunes filles. Elle a fait campagne en faveur du Criminal Law Amendment Act de 1885 qui élevait l’âge du consentement sexuel à 16 ans (contre 13 auparavant), dans le but d’éviter aux jeunes filles d’être prostituées. Elle s’est également attaquée aux Contagious Diseases Acts.

Elle projetait de couvrir le pays d’une sorte de « filet de prévention » composé dans chaque ville de trois sortes d’organisations : ligues masculines de pureté des mœurs, associations de vigilance (poursuites contre les contrevenants, visites inopinées des bordels), et associations féminines pour le travail de prévention auprès des jeunes filles. Des « associations féminines pour  le soin et la protection des jeunes filles isolées » apparurent dans de nombreuses villes dans toute la Grande-Bretagne. Les jeunes filles qui intégraient ces refuges étaient formées pour le travail domestique. On leur donnait des vêtements et on leur cherchait un emploi par le biais du Free Registry Office (bureau d’enregistrement gratuit) qui n’était pas, à l’instar de nombreux bureaux de ce genre, un piège pour recruter des prostituées.

Enfin, elle dénonçait l’inceste.

Et pourtant, seuls les historiennes/historiens de l’Église ont accordé un peu d’attention à son travail. Celles/ceux qui étudiaient l’histoire de la sexualité l’ont classée parmi les vieilles filles puritaines.

C’est l’Union de la réforme morale qui publiait et vendait nombre de pamphlets rédigés par Hopkins. C’était l’aile la plus féministe du mouvement de pureté des mœurs.

L’un des aspects de son travail consistait à relier entre elles d’autres sociétés impliquées dans la lutte contre la prostitution, l’inceste, le trafic d’êtres humains, etc. Il s’agissait de transformer le comportement sexuel des hommes.

Après 1900, ce qui intéressait les féministes du mouvement de pureté des mœurs semble avoir été intégré dans les campagnes pour le droit de vote.

Annie Gouilleux

Relecture et corrections : Lola

11 mars 2026


Notes

1 Sheila Jeffreys, The Spinster and her Enemies, Feminism and Sexuality 1880-1930, Pandora Press, Londres 1985 ; Spinifex Press, 1997. La vieille fille et ses ennemis, féminisme et sexualité.

Spin signifie « filer », et le suffixe « -ster » indiquait qu’il s’agissait de l’occupation des femmes (anglais du Moyen Âge) ; à partir du XVIIe siècle, le mot signifie « femme non mariée », mot à connotation négative, il n’existe pas d’équivalent pour les hommes.

2 Opus cité, Préface de 1997, page IX.

3 Joséphine Butler : voici ce que l’on lit sur elle dans Joséphine Butler et son époque, ENS éditions, Introduction, Open Editions Books. (Texte intégral)

Josephine Butler fut de son vivant tantôt vilipendée, accusée d’avoir causé la mort de centaines d’hommes et de femmes en s’opposant aux Contagious Diseases Acts (lois sur les maladies contagieuses, 1864-1869), tantôt louée, voire révérée comme une sainte. Sa personnalité et son combat divisent encore aujourd’hui les spécialistes. Ainsi, dans un article de 1990, l’historien australien Barry Smith se montre particulièrement virulent à son égard : « On se souvient de Butler en raison de son rôle dans la campagne contre les lois sur les maladies contagieuses, mais elle fit beaucoup de tort à la cause. » Smith en vient même à la conclusion suivante : « il serait nécessaire de privilégier une approche plus objective et critique de sa vie pour mettre en lumière toutes les preuves de son narcissisme, de son histrionisme et de son refus délibéré du compromis. » Ce propos peu amène nous rappelle également que Josephine Butler fut longtemps écartée du canon féministe par des universitaires femmes déroutées par un combat où le versant religieux semblait vouloir l’emporter. Or, au cours de ces dernières années, plusieurs ouvrages ont dessiné un portrait plus favorable de Butler et de son œuvre, soulignant notamment le retentissement de la « croisade » contre les lois sur l’ensemble des mouvements féministes de la fin du XIXe et du début duXXe siècle. On se souvient que les « suffragettes » placèrent leur combat sous son égide, et on commence à suggérer que son legs intellectuel et politique pourrait avoir été bien plus considérable qu’on ne l’avait cru jusqu’à présent. Pour tenter de cerner cette personnalité complexe, sans doute convient-il de savoir déjà qui elle fut, et de la replacer dans son époque. […]

Le soutien de George Butler à sa femme fut indéfectible, même lorsque cette dernière franchit les strictes limites des bonnes œuvres. Il ne s’opposa jamais à ce qu’elle recueille sous leur toit les femmes « déchues », parfois malades, qu’elle souhaitait réconforter ou accompagner dans leurs derniers instants. L’abnégation dont il fit preuve fut remarquable si l’on songe que l’engagement de son épouse devait affecter sa vie familiale (absences multiples et importantes sommes d’argent investies dans la cause), sa vie sociale (certaines de leurs relations ne pardonnèrent pas à Josephine Butler de s’être impliquée publiquement dans la défense des prostituées), et plus encore sa propre vie professionnelle : George Butler devait en effet rester directeur de Liverpool College (une des nombreuses public schools créées à l’époque victorienne) de 1866 à sa retraite, sans pouvoir obtenir le moindre avancement durant son mandat, ni dans l’université ni dans l’Église anglicane. Il paya donc chèrement le prix de son soutien généreux et souvent actif à sa femme. Josephine Butler devait écrire de lui après sa mort : « l’idée de l’égalité entre les sexes et de la responsabilité de tous les êtres humains devant la loi morale semble avoir été innée chez lui. » On mesure donc la stupeur de Josephine Butler lorsqu’elle se trouva pour la première fois confrontée à la force des préjugés de son époque vis-à-vis du « sexe faible ». C’est dans la ville d’Oxford, où George Butler remplissait les fonctions d’inspecteur auprès de l’université (1852-1857) et où le jeune couple rencontra nombre d’intellectuels et d’artistes, que Josephine Butler comprit assez rapidement que ses prises de position tranchées en faveur des filles séduites et abandonnées n’étaient pas du goût des collègues de son mari : « Le silence passait pour le devoir de chacun sur de tels sujets. » Ce second paragraphe me semble « un cas d’école » mettant en valeur le « sacrifice » du mari !

4 Opus cité, page 7.

5 Opus cité, page 8.