« … il faut démolir le vieux monde. Et, pour cela, rien ne vaut comme d’en signaler les vices ; d’en démontrer les tares ; d’en dénoncer les forfaits. Tandis que d’autres, plus savants, élaborent, échafaudent, la société de demain (plans que, peut-être, le destin renversera d’un coup d’ailes), moi, je me suis attelée à cette besogne de destruction – souris patiente qui va, vient, à sa guise, grignote par-ci, ronge par-là ; sape l’antique carcasse, de tout le courage de ses menues griffes, de ses frêles crocs.[1] » (p. 218-219)

L’insurgée, publié aux éditions L’échappée, est un recueil de 45 articles – reportages, portraits, pamphlets – écrits par Caroline Rémy, dite Séverine (1855-1929). Chaque article est commenté pour que le lecteur puisse comprendre le contexte de l’époque et plonger dans ce riche passé anarchiste. La sélection des articles constitue une sorte d’autobiographie journalistique.

Séverine est une des grandes figures de l’histoire des mouvements révolutionnaires de la « Belle Époque ». Disciple et amie de Jules Vallès, elle est une des premières femmes à vivre du métier de journaliste et à diriger un quotidien national Le Cri du Peuple.

Fille de la petite bourgeoisie, c’est sa rencontre avec Jules Vallès, en 1879, qui éveillera en elle sa vocation de journaliste engagée. En 1880, il lui proposera de travailler pour lui. Grâce au soutien financier d’Adrien Guebhard, compagnon de Séverine, il lance un nouveau journal Le Cri du Peuple dont le premier numéro sortira le 28 octobre 1883. Le 23 novembre, Séverine publiera son premier article sous le pseudonyme Séverin. Elle attendra son troisième article, daté du 15 décembre 1883, pour signer Séverine. À partir de janvier 1884, elle y tiendra une chronique : « Notes d’une Parisienne ». Après la mort de Jules Vallès, en 1885, elle ne cessera de témoigner de son affection pour son mentor, ami, « père », « enfant » :

« Il fut bien, en effet, le tuteur de mon esprit, le créateur de ma conviction. Il me tira du limon de la bourgeoisie ; il prit la peine de façonner et de pétrir mon âme à l’image de la sienne ; il fit, de l’espèce de poupée que j’étais alors, une créature simple et sincère ; il me donna un cœur de citoyenne et un cerveau de citoyen[2]. » (p. 23)

En 1896, elle relatera, pour dénoncer le procédé de l’enfermement des ennemis politiques, le séjour de Jules Vallès à l’asile :

« Il y resta six semaines ; luttant héroïquement, pour garder sa raison, contre le flux de démence qui l’assaillait ; en proie aux brutalités des gardiens, aux risées de ses compagnons ; assistant aux libres épanchements de l’animalité humaine ; et jour, matin, soir, n’ayant qu’une idée fixe : ne pas devenir fou !

Une nuit, il s’éveilla en sursaut, étouffant. Un de ses voisins de salle était accroupi sur sa poitrine. Celui-là se croyait chien. En conséquence, il aboyait, jappait ; happait la nourriture au vol ; ne marchait qu’à quatre pattes, en levant même une de temps en temps, contre les lits du dortoir. Et, quand il avait soif, sa langue pendait, écumeuse entre ses crocs démantelés.

Une idée lui était venue. Gentiment, en bichon bien appris, il léchait le visage du ‘‘nouveau’’. Sous ce poids et sous cette bave, Vallès se débattit – le forcené lui fendit le crâne d’un coup de sabot, et se mit alors, gloussant de joie, à laper le sang. Au matin, on les trouva ainsi tous les deux ; l’un sans connaissance, l’autre barbouillé de rouge et comme saoulé.

On transporta Vallès à l’infirmerie, ce fut le salut ![3] » (p. 199)

À sa mort, elle reprendra la direction du journal et créera une nouvelle équipe.

Bien qu’elle n’approuve pas la théorie du vol qui éloigne les « hésitants », les « simples », les « peureux » de la cause anarchiste, elle soutiendra Clément Duval[4], s’opposant ainsi à une partie de la rédaction du Cri du peuple :

« Mais si l’accusation est fausse, défendons l’homme – si elle est vraie, plaignons-le ! Nous n’avons pas d’autre rôle dans l’humanité, nous autres socialistes, nous ne sommes pas des juges, nous sommes des défenseurs ! […] Avec les pauvres toujours – malgré leurs erreurs, malgré leurs fautes… malgré leurs crimes ![5] » (p. 29)

Le 15 novembre 1887, elle rendra hommage aux pendus anarchistes de Chicago[6] :

« Avant de mourir, Spies a dit : ‘‘ Salut, temps où notre silence sera plus puissant que nos voix qu’on étrangle dans la mort !’’[7] » (p. 36)

Elle écrira des centaines d’articles dans Le Cri du Peuple jusqu’à son départ en 1888 :

« Ce n’est pas la dernière fois que je vous parle, mes chers amis de l’atelier ou de l’usine, mes camarades du faubourg ; ce n’est pas la dernière fois non plus que je parle de vous – mais c’est la dernière fois que je prends la parole au Cri du peuple et que mon nom figure en tête de ce journal.

[…]

Si, cependant ; j’ai reçu mon salaire – des poignées d’injures, des hottées d’ignobles calomnies…

Si elles n’étaient venues que d’adversaires, je ne me plaindrais pas. Quand on est avec les malheureux, il faut s’attendre à toutes les insultes, et en prendre bravement d’avance sa part – et son parti ! Mais elles sont, parfois, venues de voisins de combat, et mon cœur en saigne encore…

[…]

Ce que je vais faire maintenant, c’est l’école buissonnière de la Révolution. J’irai de droite ou de gauche suivant les hasards de la vie ; défendant toujours les idées qui me sont chères, mais les défendant seule, sans autre responsabilité que celle de ce qu’aura paraphé mon nom.[8] » (p. 42, 43 et 46)

À partir de cette date, elle signera certains de ses articles, publiés dans les journaux Gil Blas et Le Gaulois, sous les prénoms de Jacqueline ou Renée.

Séverine est appréciée pour la qualité de ses nombreux portraits dont elle avait prévu de compiler un recueil qui n’a malheureusement jamais vu le jour.

Elle rendit hommage à Félix Pyat[9] :

« C’était le dernier survivant du dandysme révolutionnaire dont Eugène Sue fut la suprême expression. Ils ne rêvaient pas, ceux-là – comme quelques-uns d’aujourd’hui qui ambitionnent d’assujettir le socialisme français, ardent, et généreux, au caporalisme allemand d’une secte – ils ne rêvaient pas d’abolir le luxe et de tuer l’art.

Ils trouvaient les femmes jolies, les corolles exquises, le vin généreux, la musique ensorcelante… et ils voulaient que chacun eût sa part de bonheur sous le réchauffant soleil.

Ils disaient : ‘‘Fraternité’’, et attiraient le peuple à eux, vers la lumière, vers l’enthousiasme, vers l’espoir ![10] » (p. 48) ;

Elle exprima son admiration pour Sarah Bernhardt[11] :

« Elle a le don des métamorphoses, sans le vouloir, sans s’y contraindre, subissant l’influence de sa propre pensée, et elle est capable de tout changer en elle, sauf elle-même, c’est-à-dire son cœur et son esprit.

C’est ce cœur qui lui valut tant de belles amitiés, c’est cet esprit qui lui valut tant de belles haines[12]. » (p. 64) ;

Elle salua la publication de La Bête Humaine et son auteur Émile Zola :

« Grand, fort, trapu, les épaules carrées, les reins solides, quelque chose de sain et de robuste dans l’allure, il avait le geste large que Millet a donné à son semeur. Il parla, je m’en souviens, de l’œuvre prochaine qu’il méditait : Germinal. Sa main semblait écarter les murs en plâtre doré du salon de danse, et désigner, à l’horizon, les hautes cheminées des puits, le pays noir dont il allait montrer les misères et venger les douleurs.

[…]

Pour l’écrire, Zola a passé des jours et des nuits à côté des mécaniciens, en tête des trains, sur l’étroite plate-forme des locomotives, comme il avait passé des jours et des nuits à Anzin, en pays de mines, descendant les bennes à travers les étroites galeries.[13] » (p. 73 et 74) ;

Elle rappela que l’œuvre de Victor Hugo est éternelle :

« Hugo, au contraire, a été la vibration vivante de son temps. Il en a reproduit les cris, les clameurs, les hymnes, les plaintes, les rugissements d’amour ou de colère – toute sa lyre a donné l’écho des sentiments d’un peuple pendant près de cent ans.[14] » (p. 75 et 77)

Elle exprima sa haute estime pour Jean Grave[15] :

« Qui ne tient plus à rien est maître de tout…

Ainsi, Jean Grave, dans sa pauvreté, dans son isolement, avec sa science conquise par lambeaux, son érudition disputée aux ténèbres des débuts, l’expérience acquise par l’épreuve, ainsi Jean Grave, sans se détourner, poursuit la marche ascendante dont s’étonnent les profanes, dont s’inquiètent les illogiques, dont s’intimident les irréfléchis. 

Et tous ont raison qui, incapables d’abnégation, ne sauraient comprendre l’abstraction d’une personnalité dans une idée.

Puis, il déconcerte l’imagination qu’on se fait des prophètes, avec la modestie de sa parole, le calme de ses yeux, l’effacement de son allure, la sobriété de son geste – et le beau rire, le large rire silencieux qui, illuminant soudain la mélancolie du visage, y fait rayonner la droiture, la loyauté, la candeur, pourrait-on dire, dont déborde cette âme ; semble y faire aussi la nique aux augures, aux pontifes, aux pharisiens…

De même que sa blouse, sa blouse noire de typographe qu’il porte non comme une affiche, non comme un programme, non comme une enseigne, mais parce qu’elle est son ordinaire habit de travail, paraît symboliser toute cette existence de deuil, de devoir et de labeur.[16] » (p. 190)

Elle écrivit aussi son mépris et sa haine tenaces pour Jules Ferry[17] :

« C’était un dominateur ; un assoiffé de pouvoir ; un possédé d’autoritarisme. Commander, gouverner, triturer, entre ses puissantes mains, les destinées de sa race : telle fut la hantise qui l’obséda jusqu’à la tombe. Envers ceci, rien ne compta, pour lui ; il pataugea dans le sang, dans le mensonge, dans l’intrigue, perdu en son rêve, lapidé, acclamé… insensible et sourd ![18] » (p. 154)

Elle a fait sienne la doctrine de Vallès – l’action d’abord, les mots ensuite – et se mêla, en 1892, aux « casseuses de sucre » de la maison Sommier qui étaient en grève.

« Afin de comprendre ce qu’est le cassoir, il faut s’imaginer une grande table très longue, large d’un mètre environ, et rayée parallèlement, comme une portée de musique en relief pour aveugles. C’est entre ces rails que le sucre va défiler – lingot au-delà des couteaux, morceaux en-deçà – que les six rangeuses, d’un mouvement continu, incessant, mécanique lui aussi, saisissent une file, se retournent, la déposent dans la caisse ou le carton placé derrière elles sur une sorte de banquette de bois ; voltent, recommencent encore, toujours, éternellement, de 7 heures du matin à 6 heures du soir ; sans jamais s’arrêter, sans jamais se reposer, sans jamais s’asseoir, sauf dix minutes pour la collation et une heure pour le déjeuner. […] Elles n’ont plus d’ongles, elles n’ont plus de dents : les uns usés jusqu’à la chair par le maniement du sucre ; les autres écaillées, perdues, effritées par les poussières qui s’en dégagent – ces poussières qui leur brûlent les paupières, le gosier ; qui leur éraillent la voix ; déterminent les gastrites, la tuberculose – la souffrance toujours, la mort bientôt ![19] » (p. 139)

Parce qu’elle s’en est prise au fils du raffineur de sucre Lebaudy, tous les journaux lui ferment la porte. Séverine publie alors où elle peut, l’important pour elle étant de faire entendre sa voix, ses convictions.

Toujours prête à défendre les pauvres, les ouvriers, les anarchistes, elle prendra la défense d’Octave Jahn (1869-1917), dit Souvarine[20], qu’elle connut enfant. Dans l’article qu’elle lui consacre, elle expose les misères qui conduisent un enfant à une violente révolte :

« … railler ceux qui cherchent dans le passé l’origine du présent, serait aussi dépourvu d’intelligence que reconnaître le but des hardis explorateurs qui remontent le cours des fleuves, à travers mille dangers, pour en trouver les sources inconnues. […] Chaque fois qu’un des nôtres s’écarte de la voie commune, sans qu’on le puisse taxer de déchéance ou d’immoralité, il faut savoir pourquoi il a préféré les chemins de traverse, pleins d’ornières et de ronces, à la route aplanie où trotte, sans rêves, le troupeau des humains. […] Les maisons de correction pour réprimer l’enfance ! Que le ciel garde ceux qui parlent ainsi de ceux qui sortent de là ! Avec l’organisation présente, c’est l’usine à crimes pour plus tard, la réserve du bagne, l’enclos maudit où, comme un champ de pavots, les têtes ne poussent que pour être coupées ! 

[…]

De plus en plus puni, de plus en plus indigné, le petit Jahn se lance dans la politique, et c’est lui qui organise la grève et le meeting des petits télégraphistes. Un sourire me vient à songer à cette insurrection de Lilliput, si parisienne et si amusante. Tous les soirs, une nuée de moutards en veste bleue envahissait les bureaux du Cri du Peuple, apportant des ‘’communications’’. Le citoyen X… – dix ans – discutait la proposition du citoyen Z…, – douze ans. Et ils étaient graves, et ils étaient doctrinaires, et irascibles donc ![21] » (p. 80-81 et 83)

Mais suite à l’explosion du restaurant Véry[22], Séverine se met à douter : doit-on soutenir les anarchistes même lorsqu’ils prônent une violence révolutionnaire qui cause des victimes parmi le peuple ?

« Et l’atroce souffrance à se dire : ‘‘Si je m’étais trompée ! Si la cause à laquelle j’ai donné dix ans de ma vie, sacrifié la fortune des miens, pour laquelle j’ai enduré tant d’insultes, reçu tant de blessures, risqué et perdu tant de fois mon gagne-pain, si cette cause-là n’était pas celle de la vérité et de la justice – si je m’étais trompée !’’

Pendant ce temps, l’aigre voix de Guesde troue l’obscurité gémissante. Il ne doute pas, celui-là ! Ni son cerveau, ni l’échappement du métronome qui fonctionne en sa poitrine n’ont l’ombre d’une affre, un éclair d’hésitation et d’humilité. Il est sûr de son fait – et de sa haine ! Il joint son anathème à la commune clameur ; c’est de sa main de socialiste que part la première pierre de lapidation...[23] »  (p. 125)

En 1912, elle ne soutiendra pas les actions de la « bande à Bonnot », groupe anarchiste qui braque des banques et cause la mort de plusieurs personnes.

« Qu’est-ce que cet ‘‘individualisme’’ si pareil à l’‘‘égoïsme’’ qu’il prétend combattre ? Entre l’écumeur de Bourse, le négrier d’usine et ces gens : pour leurs satisfactions, leurs jouissances, le maximum de bien-être, de confortable, de luxe, dont ils peuvent entourer leur individu – que reprocherait Ceci à Cela ?

Et les victimes de ‘‘Ceci’’ ne sont même pas des puissants, des autocrates de la finance, de l’industrie, de la politique ! Ce sont, comme les victimes de ‘‘Cela’’, des humbles, des obscurs, des employés, des chauffeurs, garçons de recette, grooms de banque, du petit monde. 

[…]

J’ai gardé le vieux préjugé du respect de la vie humaine, et vraiment ces prétendus anarchistes en disposaient avec une facilité abusive[24]. » (p. 242)

Elle dénoncera aussi la foule haineuse et violente qui veut « écharper » Jules Bonnot :

« On pense à la foule des terrasses de Fez criant de joie tandis que les femmes suppliciaient les captifs, à ce goût du sang qui monte, monte – et quelque honte vous prend d’appartenir à cette humanité-là ![25] » (p. 243)

Aux côtés d’Emile Zola et de Jean Jaurès, Séverine écrira plus de 60 articles pour prendre la défense d’Alfred Dreyfus. Ils seront publiés dans un recueil Vers la lumière… Impressions vécues en 1900.

« … sont-ils tous riches, ces juifs que l’on désigne aux fureurs du populaire ? Allez donc voir cela du côté de la rue de Lappe, et dans bien d’autres quartiers ! Leur misère, en Allemagne, m’a crevé le cœur ; et, à Londres, qui n’a parcouru les lanes sinistres où ils terrent leur silencieux désespoir – sans jamais mendier !

J’en sais qui sont bien à plaindre ; et je sais des chrétiens, détenteurs de grosses fortunes, qui ne les valent pas ! Encore une fois, l’homme ne vaut que par lui-même, quels que soient la couleur de sa peau ou l’habit de sa croyance – fils de Cham ou fils de Japhet, fils de saint Pierre ou fils de Moïse !

J’ai quelque mérite à dire ces choses, n’aimant pas, en soi, l’esprit juif, dont le désir d’enrichissement est indéniable.

Mais est-ce à nous de le blâmer, cet esprit-là, que nous avons créé de nos mains ? Pendant des siècles, ces gens ont dû vivre isolés, derrière les grilles de leurs maisons, enfermés dans le Ghetto où les parquait la réprobation publique. Ils ne pouvaient être ni soldats, ni juges, ni bourgeois ; ils n’avaient ni patrie à défendre, puisque toutes les patries les repoussaient ; ni roi à servir, puisque la vue même du souverain leur était interdite ; ni lois à étudier, puisqu’ils étaient hors de toutes les lois ; ni cité à embellir, puisqu’ils n’étaient citoyens nulle part, à peine tolérés dans leurs demeures notées d’infamie.[26] » (p. 92-93)

Sa plume lyrique se teinte d’ironie pour dénoncer les horreurs de la colonisation, de la mission civilisatrice et du progrès :

« Quels sauvages ! Quels abrutis ! Ils ignorent tout ce qui est notre orgueil : l’agio, le Code, l’électorat, la guillotine ! […] Ils sont si barbares que les coqs ignorent l’éperon d’acier des combats ; que les taureaux, chargés du seul accroissement des troupeaux, ignorent les banderilles ; que les rats, voisinant avec les chiens, ne servent qu’à la voirie, nettoient, des immondices et des pourritures, le campement familial ! […] Chacun se suffit, tisse ses filets, construit ses barques, dresse ses appeaux, aiguise ses flèches, tend ses arcs. Le travail de chacun est à chacun ; nul ne songe à s’approprier celui du voisin, pour en tirer bénéfice… si abrupts, ils se figureraient commettre un vol ! […] Civiliser ? Coloniser ? Mais où que l’on regarde, par ici, il ne fait pas très bon vivre, pour les amateurs de justice – j’entends la vraie ! – les rêveurs d’idéal, les partisans du Mieux, en l’âge du Pire… car le spectacle n’est pas beau ! […] Oui, certes, ils ne sont pas à dénier, les prodiges de la science ; mais quelle merveille morale est à constater ? Les rares bienfaits que l’on vante sont nés uniquement de l’excédent des maux – la Croix-Rouge devenue indispensable par le perfectionnement de l’outillage à massacre, par l’accroissement du nombre des victimes, le développement fantastique de la tuerie ; les hospices, les asiles, suivant l’étiage de la misère, entraînés simplement à rejoindre son niveau.[27] » (p. 203-204)

« Comme ces nègres sont des sauvages incultes et cruels, de misérables brutes, un peu moins lucides, un peu moins intellectuels que les gorilles de leurs forêts, il est bon de les conquérir doucement, de les capter, de les gagner à la cause sainte de la civilisation. En conséquence, M. le commandant Mattei est l’auteur d’un appareil militaire destiné à les asperger de vitriol !

N’est-ce pas que c’est une belle idée, et humaine, et délicate, et admirable de tous points ?

[…]

‘‘Le vitriol fera merveille sur les peaux nues.’’ Je te crois ! – pardon, je vous crois, mon commandant – qu’il fera merveille ; et que tout ce bois d’ébène grincera, gémira, grésillera sous cette infernale ondée ; et qu’il y aura des yeux brûlés, des chairs calcinées, des os mis à nu !

[…]

Et cependant, à l’instar de certains explorateurs anglais que dut renier la Métropole, tout ce que la tyrannie peut enfanter de cruels raffinements, tout ce que la perversité d’un être peut imaginer de supplices, il [chancelier Leist] l’a infligé aux pauvres noirs placés sous sa garde, à l’ombre du drapeau allemand.

Ce ne sont que villages incendiés ; aïeules décapitées ; prisonniers laissés mourir de faim ; blessés déposés au soleil jusqu’à pullulement des vers dans leurs plaies ; femmes violées, puis fouettées publiquement devant des soldats indigènes – leurs maris ![28] » (p. 210-211)

Elle fréquentera quelques temps les milieux du boulangisme et y rencontrera Marguerite Durand, jeune comédienne qui se lancera dans le journalisme et fondera, en 1896, La Fronde, un journal d’opinion pour la cause des femmes.

Séverine n’aura pas attendu de rencontrer Marguerite Durand pour défendre les femmes. Dès 1890 elle défend le droit à l’avortement :

« L’avortement ! Je voudrais bien qu’on me dise d’abord où et quand il commence. […] L’homme qui se garde des suites d’une rencontre, la femme qui préserve immédiatement ses échéances futures, sont-ils donc des avorteurs ? En bonne logique, la loi devrait dire oui. Et avorteur aussi Onan le vilain qui semait son blé en herbe – ce qui n’a pas empêché d’ailleurs Israël de germer et de moissonner ! Mais à ce compte, les collèges, les pensions, les casernes, les couvents, les navires, toutes les agglomérations d’adolescents, d’hommes, de femmes, où les sexes isolés s’appellent et s’illusionnent, sont des fabriques d’avortement. […] Dès qu’un être a été lâché sur la terre, si petit, si frêle, si touchant dans sa laideur et dans sa faiblesse, dès qu’il a vagi son premier cri, agité ses menottes, dénoué ses petons, il vit, il est sacré !

Avant, il y a une femme – et rien qu’une femme, vous m’entendez bien ! Cela est si juste qu’en cas d’accouchement difficile les médecins n’hésitent pas : ils sauvent la mère et laissent l’enfant dans le néant !

On les étonnerait rudement en les traitant d’avorteurs !

– Mais la repopulation ?… disent les économistes.

La repopulation, misérables hypocrites, qu’a-t-elle à voir là-dedans – et comment osez-vous prononcer ce mot ?

La repopulation ! Que fait-on donc pour les nombreuses familles, les ‘‘tiaulées’’ de dix, douze moutards qui, dans notre état social, ne trouvent ni de quoi se nourrir ni de quoi se loger.[29] » (p. 109-110)

« Voyez-vous, l’avortement est un malheur, une fatalité – pas un crime. La législation n’a pas le droit de punir ce qui est son œuvre, son œuvre à elle seule. Tant qu’il y aura de par le monde des bâtards et des affamés, le drapeau de Malthus – le drapeau taché du sang des infanticides avant la lettre – flottera sur ce troupeau d’amazones rebelles qui, forcées par vos lois de tenir leurs seins arides, ont le droit de garder leurs flancs inféconds.[30] » (p. 113)

Le 1er mai 1891, des ouvriers manifestent à Fourmies, l’armée ouvre le feu, causant la mort de neuf personnes, dont deux enfants. Quelques jours plus tard, un journaliste du Temps révèle les mœurs légères de certaines des femmes qui ont été tuées. Séverine, indignée, prend immédiatement la défense de ces travailleuses. Le malheur serait moins horrible parce que ces femmes ont des mœurs légères ?

« J’ai rarement lu quelque chose de plus odieux ; y compris la fameuse phrase de M. Dumas fils sur les malheureuses fusillées sans jugement, au hasard de la répression, en 1871 : ‘‘femelles’’ disait-il alors, délicatement, desquelles il préférait ne point parler, ‘‘par respect pour les honnêtes femmes auxquelles elles ressemblent… quand elles sont mortes !’’ […] Et l’on fait deux lots : celui des défuntes respectables, celui des défuntes non à respecter. Sur les unes, Le Temps pleure ; sur les autres, je préfère ne pas dire ce qu’il fait ![31] » (p. 115)

« La société fait des prostituées, pour que les femmes chanceuses dites honnêtes femmes, puissent s’offrir la vertu ; puissent traverser la voie publique sans subir l’assaut des mâles. La société fait des pauvres, pour que les heureux aient plus que le nécessaire, le superflu ; plus que le superflu : le luxe.

Chaque pavé de nos rues est un cœur misérable, sur lequel passe, fringant, joli, pomponné, l’équipage des riches !

Si les mortes des Fourmies étaient des ribaudes – ce qui n’est pas ! – elles ne méritaient que davantage la miséricorde, ayant été des sacrifiées avant même que la fusillade les jetât sur le seul lit où il leur fût permis de dormir seules ![32] » (p. 118)

Séverine connaît le misérable sort des femmes du peuple, et le rappelle régulièrement à ses lecteurs :

« – Nous sommes les femmes, les tristes femmes du peuple, pour qui tout est deuil et misère. À huit ans nous servons de mère à la tiaulée de frères et sœurs qui emplit le logis. Quand nous savons lire, c’est fini de jouer ! À douze ans, nous devons nous suffire et rapporter notre part à la maison. Si un rêve de régularité nous hante, à quinze ans l’on nous marie ; et nous commençons la triste vie de maternités incessantes, de labeurs continus, d’inquiétudes permanentes, qui est le lot de celles de notre race. Et nous connaissons les chômages, les grèves, les catastrophes affreuses après lesquelles l’homme est rapporté sur un brancard ; broyé, massacré, si défiguré par la mort qu’il n’est plus reconnaissable – même pour nous !

Sinon, à treize ans, quelque contremaître nous viole en un coin de fabrique ; à quatorze ans, nous avons un enfant ; à seize ans, de gré ou de force, la police nous empoigne et nous inscrit – chair à plaisir, chair à travail, vouée à tous les mépris, toutes les ordures, toutes les infirmités !

Besogne de jour, besogne de nuit, ouvrière courbée douze heures sur l’établi pour gagner 40 sous, ou rôdeuse lamentable offrant son ventre vide et sa bouche affamée, même destin à l’horizon : l’hôpital, l’amphithéâtre, la fosse commune ![33] » (p. 128)

Séverine dénonce également les violences conjugales dont sont victimes les femmes  :

« D’où vient donc cette intervention de la loi ; cette partialité en faveur du fort contre le faible ; ce vieux reste de barbarie qui entache notre pseudo-civilisation ?

Ne cherchez point ! Il en est de cela comme de l’autorité paternelle, comme de la bénignité des châtiments qui frappent les parents bourreaux ou les maris chourineurs.

C’est le legs de la vieille législation romaine : le pouvoir illimité du chef de famille sur les siens ; l’enfant propriété du père, la femme propriété de l’époux !

Voilà le grand mot lâché : propriété ! Car c’est l’instinct de possession, encore, qui se retrouve au fond des crimes de foyer. Il assure – les coupables l’espèrent du moins, et l’événement, souvent, leur donne raison – l’impunité, ou la presque impunité, du forfait. Ceux qui le commettent, investis d’une sorte de mandat légal, leur semble-t-il, ne ressentent ni les appréhensions ni les remords des simples mortels. Beaucoup sont étonnés des poursuites ; ils croyaient avoir le ‘‘droit’’ – que ce fruit de leurs entrailles leur appartenait comme les produits de leur champ ; que cette acquisition conjugale était là au même titre que l’horloge ou le bahut ![34] » (p. 214)

« L’amour, la passion, s’ils s’égarent parmi les conventions sociales, demeurent à l’état d’infimes exceptions. On peut s’aimer, quoique mariés, certes… et bien tendrement ! Mais dès que la répulsion ou la haine s’en mêlent, il ne reste plus en présence, dans le mariage, qu’un maître et une esclave : celle-ci, la chose, le bien de celui-là !

Fureur d’amant ? Nenni ! Violence de proprio, que l’on lèse, que l’on frustre – et qui se venge ![35] » (p. 216)

Elle participe, le 5 juillet 1914, à la grande manifestation pour le droit de vote aux femmes sans pour autant être dupe :

« Ce n’est pas que je m’illusionne beaucoup quant au Suffrage – au suffrage tout court, soit masculin, soit féminin. Mais il est certain que son obtention, œuvre de simple justice, améliorera singulièrement le sort économique de la femme, de l’enfant ; contribuera à atténuer l’alcoolisme, la tuberculose, la misère, et au maintien de la paix.36 » (p. 246)

Dès 1919, enthousiasmée par la révolution d’Octobre, elle commence à écrire dans L’Humanité et y exprime son féminisme qui lutte pour une communion sincère des deux sexes :

« Le féminisme ne me semble pas un tout, mais une fraction de l’immense effort à fournir pour affranchir le monde. Il y a là une criante iniquité à réparer. Le prolétariat masculin doit, se doit à lui-même, de nous aider à l’abolir, comme nous lui devons toutes nos énergies pour secouer le joug qui l’écrase. On ne saurait disjoindre les aspirations, les intérêts : il faut marcher du même pas sur la route encore obscure – et s’appuyer un peu contre l’épaule voisine aux instants de lassitude.[37] » (p. 251)

Féministe, pacifiste et libertaire, Séverine mettra sa plume, tour à tour lyrique, ironique, mordante, au service du peuple. Elle aura écrit plus de six mille articles pour défendre les pauvres et l’anarchie face au capital et à la bourgeoisie. Elle léguera sa maison de Pierrefonds à son amie Marguerite Durand. Sur sa tombe est gravé : J’ai toujours travaillé pour la paix, la justice et la fraternité. Une association a été fondée en 2021 : Les Am-ies de Séverine.

Ana Minski

Relecture et corrections : Lola

RÉFÉRENCES

1Lot de coupables, En marche, 1896.

2Souvenir. Premier anniversaire de la mort de Vallès, Le Cri du Peuple, le 15 février 1886.

3Les fous, Pages rouges, 1896.

4Clément Duval, anarchiste, a été condamné à quatorze années de bagne à Cayenne pour avoir cambriolé un hôtel particulier et blessé un brigadier lors de son arrestation.

5Les Responsables. À propos de l’anarchiste Duval, Le Cri du Peuple, le 30 janvier 1887.

6Le 1er mai 1886, une grève générale éclate aux États-Unis. Devant l’usine McCormick à Chicago la police disperse violemment les manifestants en faisant un mort et une dizaine de blessés. Le 4 mai, lors d’un rassemblement, organisé à Haymarket Square, pour dénoncer la répression policière, une bombe explose dans les rangs de la police tuant sept agents. Huit anarchistes seront arrêtés et condamnés à mort. Un élan de solidarité internationale en sauvera quelques-uns, mais Louis Lingg se suicidera en prison, August Spies, Albert Parsons, George Engel et Adolph Fischer seront pendus le 11 novembre 1887. C’est ainsi que le 1er mai est devenu le grand jour de rassemblement des organisations ouvrières.

7Anarchie, Le Cri du Peuple, le 15 novembre 1887.

8Adieu, Le Cri du Peuple, le 29 août 1888.

9Félix Pyat (1810-1889), socialiste député à l’Assemblée constituante en 1848, élu au Conseil de la Commune de Paris en 1871, il publiait dans Le Cri du Peuple, sous forme de feuilleton, son ouvrage littéraire Le Chiffonnier de Paris.

10Félix Pyat, Gil Blas, le 9 août 1889, signé Jacqueline.

11Sarah Bernahrdt (1844-1923) est une une des plus importantes actrices françaises de la Belle Époque. Elle fut aussi peintresse et sculptrice.

12Sarah, Le Gaulois, le 5 janvier 1890, signé Renée.

13Émile Zola, Gil Blas, le 4 avril 1890, signé Jacqueline..

14L’inoublié, Gil Blas, le 30 mai 1890, signé Jacqueline.

15Jean Grave (1854-1896) militant infatigable de l’anarchisme, assure durant trente ans la parution régulière du Révolté, de La Révolte et des Temps nouveaux. Il est surtout connu pour La Société mourante et l’anarchie, paru en 1893 dans lequel il vulgarise les thèses de Pierre Kropotkine – publication qui lui coûte deux ans de prison, suite au vote des « lois scélérates ».

16Jean Grave, En marche, 1896.

17Jules Ferry (1832-1893) a participé à la répression de la Commune de Paris et a grandement contribué à l’expansion coloniale de la France.

18Jules Ferry, Le Journal, le 18 mars 1893.

19Les casseuses de sucre (notes d’une gréviste), Le Journal, le 28 septembre 1892.

20Partisan de la propagande par le fait, il rejoindra les différents mouvements révolutionnaires de la révolution mexicaine.

21Le petit Jahn, Le Gaulois, le 29 juin 1890, signé Renée.

22Le 25 avril 1892, un inconnu commet un attentat contre le restaurant Véry pour venger Ravachol. Ce dernier posta deux bombes, les 11 et 13 mars 1892, au domicile du Conseiller Benoît et du juge Bulot, pour venger la condamnation de deux compagnons anarchistes suite à la manifestation du 1er mai 1891. Dénoncé par le serveur du restaurant, Ravachol sera arrêté peu de temps après.

23De profundis clamavi ad te… Après l’explosion du restaurant Véry, L’Éclair, le 30 avril 1892.

24Le goût du sang, L’intransigeant, le 2 mai 1912.

25Ibid.

26La criminelle croisade, Le Figaro, le 6 juillet 1890.

27Les bienfaits de la civilisation, En marche, 1896.

28Ibid.

29Le droit à l’avortement, Gil Blas, le 4 novembre 1890.

30Ibid.

31Choix de mortes, Gil Blas, le 15 mai 1891.

32Ibid.

33De profundis clamavi ad te… Après l’explosion du restaurant Véry, L’Éclair, le 30 avril 1892.

34Tueurs de femmes, En marche, 1896.

35Ibid.

36Hier et demain, Le Journal, le 13 juillet 1914.

37Mon féminisme, L’Humanité, 19 mai 1919.