Les éditions La découverte ont récemment publié l’ouvrage de Kyle Harper, Comment l’Empire romain s’est effondré, le climat, les maladies et la chute de Rome. Kyle Harper, professeur d’histoire à l’université d’Oklahoma, renouvelle les connaissances sociales, environnementales et épidémiologiques de la chute de l’Empire. S’appuyant sur les dernières données archéologiques, historiques, climatiques et microbiennes, il rend compte du rôle important des changements climatiques, de l’exploitation de l’environnement et des maladies, principales causes de l’effondrement de la civilisation romaine.

Les récentes études pluridisciplinaires intégrant les conditions climatiques, épidémiologiques et démographiques confirment que les peuples du Paléolithique bénéficiaient d’une structure sociale et d’une écologie des maladies bienveillantes[1]1John L. Brooke, Climate Change and the Course of Global History : a rought journey. La révolution néolithique, à l’origine de modes de vie exclusivement sédentaires, de régimes alimentaires plus monotones, d’habitats plus denses, de transformation des paysages, de nouvelles technologies de déplacement et de communication, permit à de nouveaux agents pathogènes de se développer. Les animaux de ferme sont une partie du réservoir biologique d’où émergent les agents infectieux mais l’exploitation de l’environnement génère des destructions des écosystèmes, des déplacements et modifications de populations non-humaines, principaux responsables de nouvelles formes de maladies. L’accroissement de la population, le développement de l’urbanisation des moyens de subsistances nécessairement intensifs (agriculture et élevage) favorisent l’apparition d’agents infectieux toujours plus dangereux. L’état de santé des romains, lié à l’impact environnemental de leur culture, était mauvais. « Chaque jour, on peut trouver dix mille personnes souffrant de la jaunisse et dix mille d’hydropisie. » écrivit Galien qui n’ignorait pas la sagesse commune « Quand l’année entière devient humide ou très chaude, survient nécessairement une très grande peste ». Les collines de Rome dominaient un marais, la vallée du fleuve, les bassins, les fontaines, étaient un refuge pour le moustique anophèle, vecteur du paludisme, l’un des principaux tueurs avec la diarrhée :

« En ville les rats grouillaient, les mouches pullulaient, les petits rongeurs couinaient dans les passages et les cours. Il n’y avait pas de théorie microbienne, on se lavait peu ou pas les mains, et la nourriture ne pouvait pas être protégée des contaminations. La cité ancienne était un lieu d’insalubrité maximale. Les maladies banales se répandant par contamination féco-orale, causes de diarrhées fatales, étaient sans doute la première cause de mortalité dans l’Empire romain. Hors des villes, la transformation du paysage a exposé les romains à des menaces tout aussi périlleuses. Les romains n’ont pas seulement modifiés les paysages ; ils leur ont imposé leur volonté. Ils ont coupé ou brûlé les forêts. Ils ont déplacé les rivières et asséché des lacs, construit des routes au travers des marais les plus impénétrables. L’empiétement humain sur de nouveaux environnements est un jeu dangereux. Il expose non seulement à de nouveaux parasites inhabituels mais peut provoquer une cascade de changements écologiques aux conséquences imprévisibles […] Les cités fétides de l’Empire étaient des boîtes de Petri grouillantes de parasites intestinaux […] L’espérance de vie à la naissance variait entre vingt et trente ans. La force brutale des maladies infectieuses était, de loin, le facteur principal du régime de mortalité qui pesait de tout son poids sur la démographie.  »

L’état de santé médiocre est confirmé par l’examen de la dentition qui montre un important défaut de croissance, l’hypoplasie linéaire de l’émail, qui survient au cours de l’enfance dans les cas de malnutrition et de maladie infectieuse. À l’époque de l’Empire, la civilisation romaine, fortement urbanisée et interconnectée, s’étendait jusqu’au tropique, son centre écologique était la Méditerranée et ses parties occidentale et nordique la zone climatique atlantique. La densité de l’habitat urbain, les transformations permanentes des paysages, le développement des routes terrestres et maritimes, contribuèrent à créer une écologie microbienne unique. L’impact environnemental, combiné à l’évolution des pathogènes, a stimulé la propagation des infections chroniques, rendant plus vulnérable les populations, et permit à la lèpre et à la tuberculose de profiter du système de circulation de l’Empire pour se développer et s’installer. La tuberculose, qui n’aurait pas plus de 5000 ans, aime particulièrement les villes et laisse sa signature sur les os de ses victimes, ce qui a permis aux archéologues de constater sa présence exceptionnelle sur les squelettes des siècles de domination romaine. Jusqu’au XXe siècle elle a été une cause importante de mortalité et reste encore aujourd’hui dangereuse. La lèpre quant à elle est connue depuis le IIe millénaire en Inde mais commence véritablement à faire son apparition dans le contexte archéologique de l’empire romain. Le drame de l’histoire des maladies est le résultat de la collusion permanente entre l’évolution des agents pathogènes et les rencontres humaines. Les croissances territoriale, commerciale et démographique de la civilisation romaine participèrent à l’explosion souterraine des maladies jusqu’à donner naissance aux premières pandémies.

L’Optimum climatique romain (OCR) est une période de climat chaud, humide et invariable qui a dominé la plus grande partie du cœur méditerranéen de 200 av. J.-C. à 150 ap. J.-C. La civilisation romaine profita de ce climat bénéfique pour urbaniser des zones jusque-là difficiles à domestiquer. Pour répondre aux exigences de croissances économique et démographique qui caractérisent toute civilisation, l’urbanisation et l’agriculture colonisèrent la nature sauvage créant des écosystèmes favorables à l’évolution des agents pathogènes : « Les romains furent submergés par les forces de ce que l’on appelle l’émergence des maladies infectieuses. » Pour lutter contre une forte mortalité infantile causée par le développement des virus, bactéries et parasites, un taux de fertilité élevé était nécessaire, ce qui reposait lourdement sur le corps des femmes chargées de repeupler les rangs. La loi romaine autorisait les filles à se marier dès l’âge de 12 ans. Il n’y avait pas de célibataire dans le monde romain et le mariage était un engagement à procréer : « Les femmes sont habituellement mariées pour les enfants et la succession, et non pas d’abord pour le plaisir. »[2]2Le Roy Ladurie, Histoire du climat depuis l’an mil. À partir d’Auguste l’État a mis en place une politique nataliste qui pénalisait les personnes sans enfant et encourageait la fécondité. Les femmes avaient en moyenne six enfants. La principale source de croissance démographique dans l’Empire n’était pas un déclin de la mortalité mais bien plutôt des taux élevés de fertilité. Les romains vivaient et mouraient en affrontant des vagues incontrôlées de maladies infectieuses. La terre est le principal facteur de production, et l’augmentation démographique oblige à cultiver des terres toujours moins fertiles pour en tirer toujours davantage. Cette idéologie de la croissance, intrinsèque à toute civilisation, est l’une des principales responsables des destructions environnementales :

« L’augmentation de la population a poussé des personnes à s’installer dans les marges. Mais, de plus, le réseau serré des échanges était un encouragement pour les paysans à s’installer dans des zones où les risques étaient plus importants. Les connexions limitaient les conséquences les plus graves des années de sécheresse. Et la croissance des marchés nourrissait l’expansion entrepreneuriale et les institutions romaines poussaient exprès les paysans à occuper des terres situées aux marges. La circulation des capitaux a favorisé une explosion des travaux d’irrigation dans les régions semi-arides. L’essor économique de l’Afrique romaine a été favorisé par la construction d’aqueducs, de puits, de citernes, de terrasses, de barrages, de réservoirs et de foggaras (de longues canalisations souterraines permettant le transport de l’eau des sommets aux zones cultivées). Les technologies hydrauliques soit d’inspiration indigène soit de nature impériale se retrouvaient dans les hautes terres comme dans les vallées. Grâce à ces dispositifs l’eau était soigneusement collectée et exploitée dans les zones semi-arides occupées comme jamais auparavant par de nouvelle populations.[…] Le désert a gagné des zones qui étaient sans conteste cultivées pendant l’OCR. »

L’Empire, consommateur vorace de sources d’énergie et de matériaux, a dénudé les montagnes de leur manteau sylvestre autrefois dense. Cette déforestation est à l’origine des inondations catastrophiques dont a été régulièrement victime l’Empire romain, inondations quasiment inexistantes au Moyen-Âge, lorsque les montagnes se recouvrent de nouveau d’arbres. La croissance territoriale et démographique s’accompagne d’un développement commercial toujours plus frénétique et débridé :

« … cargaison d’or, d’argent, de pierres précieuses, de perles, de fin lin, de pourpre, de soie, d’écarlate, de toute espèce de bois de senteur, de toute variété d’objets d’ivoire, ou en bois très précieux, en airain, en fer et en marbre, de cinnamome, d’aromates, de parfums, de myrrhe, d’encens, de vin, d’huile, de fine farine, de blé, de bœufs, de brebis, de chevaux, de chars, de corps et d’âmes d’hommes. »[3]3Aelius Aristides

Les marchands, toujours en quête de soie et d’épices, d’esclaves et d’ivoire, ne cessaient de franchir le Sahara le long des routes commerciales, traversaient l’océan indien en passant par les ports de la mer rouge, transportant les animaux exotiques destinés à être massacrés au cours des spectacles romains. Le vivant avait perdu toute valeur intrinsèque, les autres espèces n’existaient plus que pour servir la démesure des Empereurs et de l’élite. Le citoyen romain, incapable de remettre en question le mythe de la croissance démographique et économique, assistait à la mise en scène de la surpuissance de Rome, incapable d’envisager le monde et ses existants autrement que comme un grenier dont il pouvait user et abuser :

« Les créatures les plus étranges capturées dans le monde entier – un véritable zoo – furent offertes au peuple et massacrées sous ses yeux : trente deux éléphants, dix élans, dix tigres, soixante lions, trente léopards, six hippopotames, dix girafes, un rhinocéros, et une quantité innombrable d’autres bêtes sauvages, sans oublier mille couples de gladiateurs. »

À cette mauvaise santé physique et psychique des habitants, à cette destruction des écosystèmes, s’ajoutait un régime autoritaire et fortement hiérarchisé. La République des dernières années avait été une période de pillage sans contrôle, mais le maintien de l’Empire nécessitait des négociations permanentes avec tous ceux qui vivaient à l’intérieur de ses frontières. Le pillage fut donc peu à peu transformé en impôts dont la collecte, confiée à la petite noblesse locale à qui fut accordée la citoyenneté, permis de transformer sur tous les continents l’élite en classe dominante au service de l’Empire. Ainsi était-il possible de diriger un vaste territoire avec seulement quelques centaines de fonctionnaires romains. Le nombre d’habitants a doublé, les territoires débordaient au-delà de leurs limites d’origine, de plus en plus de territoires furent occupés et toute tentative de résistance écrasée avec violence, comme ce fut le cas en Judée et en Bretagne. Sous Auguste, les légions citoyennes permanentes furent remplacées par des armées professionnelles et les hommes libres des provinces devinrent peu à peu, puis très vite des citoyens. La paix n’existait pourtant pas, la zone frontalière était constituée d’un réseau de fortins, de tours de guet et de postes d’observations, des forts construits pour surveiller les populations et les zones inamicales où étaient installées de grandes bases de légionnaires. Avec Auguste l’expansion territoriale a diminué mais ne s’est jamais arrêtée. Les frictions provoquées par cette expansion permanente ont peu à peu abouti à des lignes de séparation démarquant les territoires sous hégémonie romaine, et au développement d’un réseau de communication et de transport pour gérer le système et le pouvoir militaire depuis le centre impérial. La machine de guerre approchait le demi-million d’hommes et le budget de la défense était de loin la dépense la plus importante de l’État. La paix à l’intérieur de l’Empire dépendait de la discipline, de la valeur et de la loyauté d’une gigantesque armée rémunérée. D’autant plus que « La répartition des richesses était terriblement inégale. La richesse et le statut légal formaient la structure entremêlée d’une hiérarchie sociale exacerbée. En bas, de manière légale, il y avait la vaste classe des personnes totalement non libres. L’Empire romain a été l’un des systèmes esclavagistes les plus importants et les plus complexes de l’histoire – dont l’endurance exceptionnelle est, par ailleurs, un autre signe que la surpopulation n’a pas suffisamment fait baisser le coût d’un travail libre pour rendre inutile le travail servile. »

La population de l’Empire, dont les humbles et les masses sans terre étaient les plus nombreux, a augmenté au cours des cent cinquante années qui ont suivi le règne d’Auguste, et a atteint son maximum avant que la peste antonine éclate.

C’est ainsi qu’à la fin de l’OCR, en 165 ap. J.-C., sous le règne de Marc Aurèle, la peste antonine fit 7 millions de victimes. L’agent pathogène de la peste antonine est probablement celui de la variole, maladie directement transmissible à autrui dont le virus se propage par inhalation de gouttelettes aériennes expulsées par une personne infestée. La variole n’est pas un ennemi si ancien, tout comme la lèpre et la tuberculose, elle semble apparaître au cours du dernier millénaire. Elle fut particulièrement violente dans les villes et les zones côtières où la densité de la population était importante et le réseau de transport a permis sa diffusion de région en région. La peste antonine a été un phénomène létal d’une grande ampleur. Elle a interrompu l’expansion démographique et économique de l’Empire qui parvint malgré tout à retrouver l’état antérieur mais sans le même système autoritaire.

Sous le règne des Sévères (193-235 ap. J.-C.) l’Empire retrouva son équilibre économique et démographique. Ce qui changea ce fut la prise de conscience du pouvoir de l’armée dont la paye n’a cessé d’augmenter. L’explosion des constructions est l’un des signes qui montrent que la période des Sévères a été un âge de rétablissement économique et démographique. Septime rebâtit le grand temple de la Paix, construisit l’arche de Septime, les colonnes géantes de granit d’Assouan, la Forma Urbis Romae, le Septizodium ; son fils Caracalla finança des bains monumentaux, de grand moulins à eau et greniers gigantesques qui s’élevèrent tout autour de la cité.

« Assurément, il suffit de jeter les yeux sur l’univers pour reconnaître qu’il devient de jour en jour plus riche et plus peuplé qu’autrefois. Tout est frayé ; tout est connu ; tout s’ouvre au commerce. De riantes métairies ont effacé les déserts les plus fameux ; les champs ont remplacés les forêts ; les troupeaux ont mis en fuite les animaux sauvages ; les sables sont ensemencés ; l’arbre croît sur les pierres ; les marais sont desséchés ; il s’élève plus de villes aujourd’hui qu’autrefois de masures. Les îles ont cessé d’être un lieu d’horreur ; les rochers n’ont plus rien qui épouvante ; partout des maisons, partout un peuple, partout une république, partout la vie. » écrivit Tertullien.

L’OCR disparaissait lentement, sur une durée de trois siècles, laissant place à un climat plus instable. Il y a une forte interaction entre les crues du Nil et le mode de variabilité climatique connu sous le nom de ENSO (El Niño-Southern Oscillation), un El niño puissant, est corrélé avec une crue du Nil faible. Au cours de la période romaine de transition les phénomènes ENSO sont devenus plus courants, tous les trois ans environ. Devenus dépendants des conditions favorables de la fertile vallée du Nil, les romains étaient confrontés aux oscillation de ses crues. À ces problèmes climatiques, la peste de Cyprien, partie d’Éthiopie, dura plus de quinze ans, de 249 à 270 ap. J.-C. « Il n’y eut presque aucune province romaine, aucune cité, aucune demeure qui ne fût attaquée par cette pestilence générale et désolée par elle. » (Orose). La peste de Cyprien vida l’Empire, elle ravagea la ville mais n’épargna pas les zones rurales « aucune peste du passé n’a provoqué une telle destruction en vies humaines. » (Zosime)

« La maladie s’abattait d’un coup sur les gens, pénétrant beaucoup plus vite que tout ce que l’on pouvait penser, se nourrissant de leur maison comme le feu si bien que les temples étaient remplis de ceux qui, terrassés par la maladie, avaient fui dans l’espoir d’être guéris. […] Tous ceux qui brûlaient de soif à cause de la faiblesse provoquée par la maladie, se pressaient aux sources, aux cours d’eau et aux citernes. Mais l’eau ne parvenait pas à apaiser la flamme de l’intérieur, laissant ceux qui étaient affectés par la maladie dans le même état qu’avant.» (Grégoire de Naziance).

La pestilence frappait sans considération d’âge, de sexe ou de condition. Il est probable que l’agent pathogène de la peste de Cyprien soit un filovirus proche de celui d’Ebola.

Les troubles climatiques globaux des années 240 ap. J.-C. ont suscité des changements écologiques susceptibles d’être à l’origine de la peste. La pandémie a frappé les soldats et les civils, les habitants des villes et des villages. Elle a fait éclater l’intégrité structurelle de la machine du pouvoir plongeant l’empire dans une succession de faillites violentes. Les frontières s’étaient fragilisées ainsi que l’économie et la crise militaire était mise à mal par des successions d’attaques aux frontières. L’empire se disloquait. La mortalité ravageait l’armée romaine, les casernes étant des lieux propices à la propagation du virus. Le temps des empereurs-soldats était advenu et la crise du IIIe siècle a ouvert la porte à une nouvelle religion, le christianisme. Dans les années 260 ap. J.-C., la fortune de l’Empire était au plus bas. Il avait aussi touché le fond en matière démographique. La restauration a été bien lente. Les villes ne furent plus jamais les mêmes, jusqu’aux cités les plus riches qui étaient plus petites qu’autrefois et, au total, après le rétablissement, elles ont tout simplement été moins nombreuses. Après 266 ap. J.-C., le climat se stabilisa et le IVe siècle a été une période de réchauffement sans précédent. Les tendances climatiques étaient maintenant sous l’influence dominante de l’Atlantique nord. Les fluctuations des différences de pression entre l’anticyclone des Açores et la dépression d’Islande sont connues sous le nom d’Oscillation Nord-Atlantique (ONA) qui fait partie des grands mécanismes climatiques du globe. Sécheresses et famines ont été communément attestées et les données bioarchéologiques témoignent de la lutte contre les maladies infectieuses qui épuisaient les capacités physiques des victimes. Les microbes n’ont pas laissé de répit aux hommes.

« Entre la conversion de Constantin et le saccage de Rome en 410 ap. J.-C., nous disposons de milliers de tombes chrétiennes dans la cité impériale gardant la date du jour où le croyant a quitté ce monde (et la baisse brutale après 410 est également le signe des désordres qui ont affligé la vénérable capitale). Une fois agrégées, ces données constituent un dossier sans équivalent sur les rythmes saisonniers de la Grande Faucheuse. Les canicules estivales étaient mortelles, une vagues de germes gastro-intestinaux submergeant la ville. La mortalité flambait en juillet et atteignait un pic en août et septembre. Le pic automnal met en évidence la prévalence durable du paludisme. »

L’État collectait les impôts en or et payait ses fonctionnaires avec de l’or. Dioclétien a réquisitionné le précieux métal en procédant à de vastes expropriations, l’économie de marché s’est rapidement rétablie et l’histoire de cette époque est la fusion entre les forces du marché et les forces fiscales. Les grandes banques ressuscitèrent au IVe et les preuves d’une activité bancaire et de crédit sont plus fortes à cette époque qu’à toute autre.

« Le marchand qui veut s’enrichir équipe un navire, embauche des marins, recrute un capitaine et fait tout ce qui est par ailleurs nécessaire pour prendre la mer, emprunte de l’argent et teste les flots avant de gagner des terres étrangères. » (Jean Chrisostome)

La renaissance de la monnaie et du crédit a réveillé les réseaux de commerce en Méditerranée. L’Égypte et la Palestine sont sérieusement entrées dans le commerce du vin aux IIIe et IVe siècle. La répartition archéologique de la céramique sigillée montre l’essor de l’Afrique jusqu’à occuper une position dominante dans les réseaux connectant l’Empire sur de longues distances. L’appât du gain unifiait le monde romain, transformé en une immense zone de libre échange. Avec la revitalisation de l’économie de marché, le système esclavagiste connaît un renouveau rapide. Les esclaves étaient partout, sans leur sueur et leur peine pas de fabuleuses fortunes aristocratiques. On rencontre de riches propriétaires d’esclaves à chaque fois que l’on jette un coup d’œil sur le mode de vie des gens aisés du IVe siècle. Posséder un esclave était le minimum pour un homme respectable. L’ampleur de la stratification sociale était vertigineuse. Il faudra attendre le temps du colonialisme transatlantique pour trouver une élite économique réussissant à accumuler des fortunes privées d’une telle ampleur. L’Empire d’Occident, dont les habitants sont affaiblis par de nombreux germes, perd peu à peu face aux hordes des steppes où le climat sec est plus bénéfique et où le paludisme n’affaiblit pas la population. Les villes de l’Occident sont moins peuplées et la mortalité devient moins importante.

À la fin de l’Empire romain, les greniers à blé dominaient les paysages. Le vaste réseau des villes, des navires et des entrepôts de blé formaient un véritable écosystème qui bénéficiait plus particulièrement au rat noir.

« La fusion du commerce global et de l’infestation par les muridés a été la précondition écologique du plus grand événement sanitaire que la civilisation humaine ait jamais connu : la première pandémie de peste. »

Elle apparût sur les rives de l’Égypte en 541 avant de se répandre dans l’Empire et au-delà. La pandémie de peste bubonique a tout submergé par sa durée et son intensité. Son arrivée est le signe d’un nouvel âge, sa persistance sur deux siècles est à l’origine d’une longue période de stagnation démographique.

Justinien a été le dernier des grands ingénieurs environnementaux romains. Le puissant État a plié la nature à ses désirs, à une échelle qui aurait impressionné Trajan. Il remodela tout le paysage local en changeant le cours du Skirtus, creuse un nouveau lit pour le Cydnus, construit un pont imposant, abat une forêt pour remodeler la plaine et contrôler le débit du Drakon, répare et construit de nouveaux aqueducs. Il rêve de restaurer l’Empire d’Occident et mène une campagne pour gagner les provinces occidentales mais n’apporte que la misère. Ce qui n’est rien face à la peste qui s’abat en 541 couvrant les 23 années suivantes de son règne de pestilence. Le commerce de la soie permit le transport du passager mortifère et le changement climatique a été le facteur final. L’année 536 a été une année sans été. Une série d’explosions volcaniques des années 530 à 540 plongèrent l’empire dans un hiver de plusieurs décennies et des plus froid de l’Holocène. Le taux de mortalité commença a augmenter jusqu’à atteindre 50 à 60 % de la population. L’ordre social s’est effondré, tous les travaux se sont arrêtés, les marchés de détail furent fermés et une famine s’installa dans la cité. Contrairement aux pandémies précédentes, la peste bubonique a touché aussi les zones rurales et toutes les couches de la population affaiblie par l’environnement insalubre du monde romain et dont le système immunitaire était amoindrit. Les anomalies climatiques au cours des années précédentes ayant diminué les réserves alimentaires le peuple était en état de faiblesse. Durant deux siècle de 543 à 749, la peste a jailli de ses réservoirs, provoquant des épidémies aussi violentes que soudaines. En 589 ap. J.-C., des pluies torrentiels se sont abattues sur l’Italie, l’Agide a débordé et la crue du Tibre a submergé les murailles de Rome. Des églises se sont effondrées, les greniers à blé du pape ont été détruits. En 590 la Peste est arrivée et emporta le pape Pélage II. En 599, l’Occident était à nouveau la proie d’une pestilence. La peste de Justinien a été un événement funeste, le petit âge glaciaire de l’Antiquité tardive auquel s’ajoutèrent des secousses sismiques.

« Pour les contemporains de cette première pandémie, c’était une incroyable nouvelle que d’apprendre qu’un peuple avait été épargné des destructions de la peste. Les Maures, les Turcs et les Arabes habitant le désert auraient été exemptés de la catastrophe globale. […] Les Maures, les Turcs et les habitants du centre de l’Arabie partageaient tous un mode de vie nomade. L’explication écologique est évidente : les formations sociales non sédentaires étaient protégées contre la collusion létale rat-puce-peste. »

L’expansion territoriale, démographique et commerciale de l’Empire romain, son hubris architecturale n’a eu de cesse de détruire des écosystèmes entiers. Il a développé un niveau exceptionnel d’urbanisation, plus d’un millier de villes. Fortement inégalitaire et hiérarchisé, l’Empire a étendu son domaine agraire jusque dans les environnements les plus pauvres, épuisant les sols et la vie des habitants mêmes qui ne cessaient de lutter contre les maladies et la faim. Les déforestations, l’urbanisation et l’agriculture, bien plus que les effets du changement climatique, ont eu raison de l’Empire romain qui a été incapable de remettre en question les valeurs intrinsèques à toute civilisation : expansion territoriale, croissance démographique et économique, accumulation de richesses, usage du monde et des vivants comme source de distraction, d’accumulation matérielle et d’orgueil.

« Même en ce qui concerne l’environnement physique, où des forces entièrement indépendantes de l’action humaine sont à l’œuvre, les effets du changement climatique dépendaient des arrangements particuliers entre une économie agraire et la machinerie de l’empire. Et l’histoire des maladies infectieuses est toujours profondément dépendante des écologies créées par les civilisations. »

L’histoire de l’effondrement de l’Empire est proche de la nôtre, à l’heure où de nouveaux agents infectieux émergent – Ebola, Lassa, Nipah, SARS, MERS, ZIKA, COVID19 – où l’urbanisation s’étale comme une lèpre sur le monde sauvage, où les monocultures détruisent les sols, où nous vivons dans des environnements hautement toxiques qui affaiblissent nos systèmes immunitaires, entassés dans des mégapoles toujours plus asphyxiantes. Mieux vaut anticiper l’effondrement de l’Empire et tout mettre en œuvre pour démanteler cette civilisation qu’attendre que les inégalités et l’exploitation toujours plus mortifère du vivant ne nous apporte son lot de pestilence et d’hécatombe.

Ana Minski


References

References
1 1John L. Brooke, Climate Change and the Course of Global History : a rought journey
2 2Le Roy Ladurie, Histoire du climat depuis l’an mil.
3 3Aelius Aristides

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