Note de lecture et réflexions autour du livre de Roswitha Scholz

Roswitha Scholz est une théoricienne marxienne dont les analyses de l’économie politique renouvellent celles élaborées par le groupe allemand Wertkritik qui se définit comme une critique radicale de la valeur. Un recueil de ses différents articles intitulé Le sexe du capitalisme est publié aux éditions Crise & Critique.

C’est en s’appuyant sur les théories de Robert Kurz, théoricien de la critique de la valeur, que R. Scholz élabore son propre théorème de la valeur-dissociation.

La critique de la valeur

La valeur (économique) – qu’elle soit d’usage ou d’échange – est tout ce qui peut devenir une richesse sous forme monétaire.

Les marchandises sont des valeurs qui doivent s’échanger dans des proportions quantitatives. Étant produites par des activités différentes, pour qu’elles puissent s’échanger il doit y avoir une commensurabilité entre elles. Ce lien commun est le temps de travail. Pour pouvoir quantifier, rationaliser le temps de travail, il est nécessaire de nier les différences qui existent entre les activités nécessaires à la production des marchandises. Le capitalisme crée ainsi un « travail abstrait » qui s’oppose au travail concret du salarié. Le travail concret, toujours complexe, c’est la couturière sur son ouvrage, le « travail abstrait » c’est l’ensemble de tous les travailleurs dont les qualités et l’investissement personnel sont réduits en « temps de travail ». La métamorphose du travail concret en travail abstrait permet d’indifférencier toutes les formes de travail, leurs qualités et besoins spécifiques, pour rationaliser, quantifier une « puissance de travail » abstraite et générale afin de pouvoir l’échanger contre de l’argent.

Sans « travail abstrait » il n’y a pas de commensurabilité, pas d’argent, pas de capital. Le travail concret n’a pas de valeur, c’est pourquoi le capitalisme déqualifie les artisans, s’appropriant leurs outils, leurs moyens de production, pour les réduire à une « puissance de travail » exploitable, les incorporer ainsi au système capitaliste, les obliger à travailler contre un salaire. La substance de la valeur, socialement déterminée, est le travail abstrait, c’est-à-dire « la puissance de travail » mesurable.

Le travail n’a pas pour but de produire des biens utiles, mais de produire des biens susceptibles d’accroître toujours plus la valeur. Il est donc un des lieux de l’échange marchand qui est aussi celui qui régit la circulation des marchandises. Pour le capitaliste, l’homme n’est qu’une valeur d’usage qu’il insère dans le cycle de production de marchandises. Le but de la production de marchandises est la création sans fin de survaleur. Le capitaliste vend ses marchandises plus cher que le salaire qu’il a versé.

Ce n’est donc pas la nature physique des marchandises qui définit la valeur mais bien la quantité du travail abstrait qu’elle renferme. La valeur ne renferme aucune matière concrète, elle n’est qu’une certaine quantité du travail abstrait général. Ce travail étant par définition incalculable, la valeur ne peut qu’être définie socialement, culturellement.

Le sujet du capitalisme n’est donc pas le capitaliste mais la valeur, « sujet automate », dont le but est de créer de la survaleur.

Le but de la production de marchandises n’est pas de satisfaire les besoins des membres de la société mais de produire de la survaleur. Penser qu’une accumulation de marchandises ou d’argent est source de richesse et puisse satisfaire les besoins est dû à la « fétichisation de la marchandise ». Seules les marchandises ont de la valeur au détriment de l’homme et de la nature.

La critique de la valeur est donc une critique du travaili dont l’abolition est nécessaire pour s’émanciper de la « fétichisation de la marchandise » qui réifie les humains, les autres espèces et la nature.

Mais elle est aussi une critique de l’État. Pour R. Kurz, la révolution des armes à feu est une étape importante dans la transformation de l’argent en tant que principe de socialisation. Pour se procurer des armes, il était indispensable de s’approvisionner en argent. Il observe ainsi la co-originarité de l’État et de l’argent moderne (capital) et conçoit l’État comme une composante immanente, modératrice et fétichiste de la socialisation capitaliste. Cette co-originarité aurait été selon lui supplantée par celle, plus fondamentale, de l’universalité abstraite (argent et État) et de la dissociation sexuelle d’éléments de la reproduction ne s’y réduisant pas.

Le sexe du capitalisme

Roswitha Scholz, par son apport féministe, radicalise la critique de la valeur en conceptualisant la « valeur-dissociation » dans son article « La valeur, c’est le mâle », publié en 1992 dans la revue Krisis. Son analyse n’est pas appréciée par tous les membres du groupe dont la scission aboutira, en 2004, à la création, par Scholz et Kurz, de la revue EXIT !

La critique de la valeur-dissociation conserve l’analyse de la critique de la valeur qui conçoit le capitalisme comme un rapport social spécifique dont la substance est le « travail abstrait ». La question féministe qu’elle ajoute est une révolution théorique qui transforme tout autant le contenu que la méthode. Le patriarcat auquel s’attaque Scholz est le patriarcat spécifique de la forme-valeur et de la production de marchandises. Elle soutient que ce patriarcat est qualitativement différent de ceux qui l’ont précédé. Ce qui le caractérise, c’est qu’il s’accompagne historiquement du surgissement des rapports sociaux capitalistes et de la dissolution des rapports sociaux prémodernes.

La théorie de la critique de la valeur-dissociation s’appuie, comme pour la critique de la valeur, sur les formes de base du mode de production capitaliste définies par Marx : le travail, la marchandise, la valeur et l’argent. Ce sont des catégories spécifiques et négatives de la société capitaliste.

Mais bien plus qu’un simple système économique, le capitalisme est un rapport social qui ne peut exister et se maintenir sans le patriarcat. La socialisation des individus dans ce patriarcat producteur de marchandises lui permet de se reproduire, se maintenir et s’élargir. Pour lutter contre le capitalisme, il faut donc prendre en considération sa dimension économique mais aussi psychosociale, culturelle et symbolique.

« Les activités de reproduction féminines, l’éducation des enfants, le “travail” domestique, et jusqu’à “l’amour” diffèrent du travail abstrait de par leur forme et leur qualité ; pour cela, elles ne peuvent pas non plus être désignées par le concept de travail (lequel est justement déterminé ici négativement et ne peut être revendiqué positivement). »

Contrairement aux activités de production et de subsistance dans les sociétés précapitalistes ou non capitalistes, la fonction du travail n’est pas de répondre aux besoins humains mais de créer des marchandises dont la valeur dépend, non de leur utilité, mais de la quantité de pure dépense d’énergie mesurée en temps. En cela le travail réduit tous les acteurs sociaux, toutes les ressources naturelles, toute forme de vie, en une même substance quantitative et abstraite : l’argent. Sa fonction n’est autre que de créer et accumuler toujours plus cette abstraction fétichisée.

Le patriarcat capitaliste est la valorisation de la valeur à travers l’usage du travail vivant. En cela il a besoin d’exploiter et de consommer des corps et des ressources naturelles. Le travail en est la substance. L’erreur des mouvements ouvriéristes et progressistes est de penser qu’il est possible de contrôler la dynamique interne du capitalisme et d’en réduire la nocivité. En prônant la redistribution des richesses, ces mouvements et partis ne font qu’intégrer toujours plus les individus dans ce système aveugle et autodestructeur. En ne remettant pas en cause le fétichisme du travail, la société et les individus restent enchaînés à la valeur marchande et à la violence de l’accumulation monétaire devenue de nos jours financière, obtention de ressources de financement sous forme d’emprunts, d’épargnes, de spéculation sur les capitaux, les actions, les titres de créances. La lutte des classes qui prône le droit au travail et une juste redistribution des richesses ne permet pas de comprendre le mode de socialisation du patriarcat capitaliste ni de mettre fin à l’exploitation.

La plupart des luttes féministes ont davantage participé à l’intégration des femmes à ce système qu’à une critique radicale de la socialisation patriarcale capitaliste. À partir des années 1960, le désir de valoriser les activités féminines pratiquées au sein de la sphère privée domestique conduit certaines féministes à penser ces activités comme possible source de valeur. C’est dans ce cadre que se développent les différentes théories du concernementii, de la subsistance, de la différenciation, du soin et du souci des autres, de la lutte anti-industrielle. La valeur d’usage, la production de subsistance, de soin, de souci des autres sont mises en avant et considérées comme des valeurs éthiques émancipatrices. De nos jours, les femmes sont responsables de la famille et du travail, elles ne sont plus confinées dans la sphère domestique, celle des émotions, des soins du corps et de l’éducation des enfants mais leur intégration dans le milieu du travail, la transformation de certaines activités domestiques en métier, ont toutes deux été un leurre. Non seulement parce que les tâches ménagères, l’amour, l’éducation des enfants, le soin et le souci des autres possèdent une qualité propre qu’il est difficile de traduire en termes économiques. mais aussi et surtout parce que l’asymétrie de genre est fondamentale et essentielle pour le capitalisme. Une simple inversion des valeurs est impossible dans une société où « la valeur » se constitue en unique sujet : le masculin. C’est pour cela que toutes ces activités sont majoritairement assumées par les femmes qui sont doublement exploitées, par le « travail abstrait » et par les tâches domestiques habituelles, au profit du fétichisme marchand destructeur du monde naturel.

Pour dépasser le clivage « sphère de production/sphère de reproduction » qui fonde le capitalisme, il est nécessaire de prendre en compte le fait que la valeur-dissociation traverse toutes les sphères et de ne jamais oublier que le masculin, le mâle, la virilité sont au service de la valeur dont la substance est le travail, le medium la marchandise, le but l’accumulation d’argent. Le patriarcat producteur de marchandise ne peut donc se maintenir et se perpétuer sans une dissociation du féminin. La valeur est donc le mâle, la dissociation la femelle, et l’une n’existe que parce que l’autre existe. Cette dialectique est indispensable à la socialisation des mâles et des femelles, des genres masculin et du féminin. Pour fétichiser la valeur, incarnée par le mâle – cet homme posé comme sujet universel, fort, capable de s’imposer, concurrent, performant – il est nécessaire de dissocier la femelle, la réduire au soin, à la reproduction, à l’émotion. Cette logique d’identité a besoin d’exclure et d’inférioriser le domestique, le sensible, l’affectif, l’ambivalent, le spécifique, le particulier, ce qui n’est pas analysable, saisissable et localisable par des moyens scientifiques et quantitatifs. C’est ainsi que le biologique a longtemps eu une place centrale dans les rapports à l’Autre en naturalisant les rôles de chacune et chacun dans la société patriarcale.

Dès les années 1960, de nombreuses féministes ont comparé la destruction de la nature et le patriarcat, assimilant parfois de manière simpliste la nature et le pouvoir de reproduction de la femme, instaurant une analogie entre l’accaparement des terres et l’accaparement du corps féminin par le mâle. Cette théorie partiellement naturalisante fait appel aux qualités maternelles, à une morale qui serait inhérente à la puissance de reproduction du corps de la femme, opposée à une masculinité agressive, violente, dominatrice, mortifère. Elle n’échappe ni au piège de l’asymétrie des genres ni à la logique de l’identité capitaliste qui nous façonne et nous bouleverse tous. Dans la civilisation patriarcale capitaliste, la famille est une composante immanente qui doit être dissociée du monde du travail et dans laquelle s’opère la dialectique de la valeur-dissociation, la dialectique entre domination et soumission. L’accaparement des terres quant à lui est l’expansion interne et externe du capitalisme en vue de produire de la survaleur.

Le biologique a également fondé les constructions racistes pour constituer l’identité du sujet masculin, blanc et occidental. De nos jours, ce sont surtout les spécificités culturelles qui fondent le racisme en vue de valoriser le « sujet automate » nécessaire à l’exploitation économique.

« Dans la modernité, les cultures nationales, qui ont fait leur apparition dans la phase d’ascension du déploiement historique du rapport de la valeur-dissociation, étaient une des sources principales des identités culturelles et ceci non sans les inclusions et exclusions correspondantes. Dans les conditions de la mondialisation, de la révolution microélectronique et des rationalisations qui en découlent, du passage du fordisme au post-fordisme, des conditions de travail flexibilisées, des turbulences et les marchés financiers et, derniers points mais pas des moindres, de la misère, des famines, des troubles politiques qui en résultent, ainsi que du rapport à l’espace-temps modifié par la médiatisation et la technicisation profondes des rapports sociaux, on assiste maintenant au déclin des identités nationales, voire à leur ‘’dissipation’’ en des sous-identités ‘’ethniques’’. »

Si le capitalisme fordiste avait besoin d’identités homogènes, il a besoin aujourd’hui d’identités flexibles, dont la biographie et le style de vie n’ont plus de continuité ni de définition précises. C’est dans cet impératif capitaliste de flexibilité que se développent, à partir des années 1990, les théories postféministes et déconstructionnistes qui placent l’identité au centre des préoccupations, négligeant les structures objectives et les rapports sociaux. Ces théories ne font que maintenir le particularisme, l’esprit de détail, l’indulgence, la patience, qualités assignées par le patriarcat aux femmes et opposées à l’universalisme androcentrique. L’hypostase des différences interdit de penser toute notion de séparation claire et nette et nie tout caractère naturel à l’ordre sexuel bipolaire. Les intentions décatégorisantes du déconstructionnisme et de la théorie queer ne permettent pas d’affronter le patriarcat producteur de marchandise. Ces théories s’inscrivent dans la logique néo-libérale qui place l’individu au centre des préoccupations.

« Dans la perspective de la critique de la valeur-dissociation, le particulier et le général ne peuvent pas être mobilisés l’un contre l’autre. Autant les différences selon les pays et les cultures ne doivent être négligées au profit d’une logique de subsomption abstraite et universaliste, autant elles ne peuvent pas non plus servir d’argument contre une définition globale de façon générale. »

La théorie de la valeur-dissociation est une dialectique qui permet d’appréhender la socialisation mais aussi d’identifier des recoupements entre sexisme, racisme, classisme et antisémitisme tout en examinant l’histoire et les spécificités propres à chaque culture et société. Elle doit pouvoir maintenir la tension entre le général et le particulier sans pour autant assimiler toutes les différences. Élaborer une théorie abstraite telle que celle de la valeur-dissociation permet de sortir des théories universalistes androcentrées et du particularisme auquel ont été assignés les femmes et le féminin. Elle permet également d’appréhender les changements historiques au sein du patriarcat producteur de marchandises.

À partir du XVIIe siècle, les installations productives de l’État deviennent des entreprises privées pour la nouvelle fin en soi de l’accumulation de l’argent. Le fordisme est l’âge d’or du capitalisme, la période pendant laquelle la production industrielle de masse permet une accumulation importante de survaleur. Mais en même temps, cette surproduction à l’aide des machines rend de plus en plus obsolète l’énergie humaine au travail qui seule est productrice de valeur. Cette « contradiction en procès », comme la nomme Kurz, est cause de l’effondrement du capitalisme du fait même du développement des forces productives par le développement des machines. Avec la révolution micro-électronique le travail se révèle de plus en plus obsolète entraînant une dévalorisation de la valeur et un effondrement du rapport-valeur. La financiarisation est ce qui retarde l’effondrement du capitalisme. Pour Kurz et Scholz il ne fait aucun doute que le déclin du patriarcat capitaliste est en cours.

« Quand le travail abstrait devient obsolète, de nouveaux rapports de travail précaires et flexibilisés voient le jour par l’externalisation, la sous-traitance, l’emploi dans le secteur informel, le travail dans l’économie souterraine, le ‘’moi-entreprise’’, etc. en tant que grandes tendances sociales. »

Le plus inquiétant n’est donc plus la précarité mais la masse d’êtres humains devenus superflus. C’est sous cet angle qu’il faut à présent appréhender les phénomènes de race, classe, genre, colonisation, mondialisation. Le déclin du patriarcat producteur de marchandise barre la route aux solutions immanentes et ne laisse aux femmes d’autre choix que d’y participer.

« Depuis le krach financier de 2008, l’appel à un système de quotas et à une participation des femmes à l’exercice du pouvoir se fait entendre avec une vigueur bien suspecte si l’on songe à tout ce que cet appel sous-entend en termes d’aptitudes « féminines » présumées pour la cogestion désintéressée des crises – sans même parler des stéréotypes sexuels traditionnels. »

Les institutions de la famille et du travail se désagrègent sous l’effet de la contradiction en procès et ce sont les femmes qui sont principales gestionnaires de crises, agents de nettoyage et de désinfection. Ces qualités assignées au féminin ne doivent pas se substituer au concept de travail mais être remises en question en tant que produit historique socialisé par la valeur-dissociation. C’est en luttant contre l’abstraction de la valeur, contre la fétichisation de la marchandise et de son corollaire le travail, qu’une émancipation du patriarcat producteur de marchandises est possible.

« Il faut garder à l’esprit que le modèle de civilisation patriarcale occidentale s’efforce en réalité de tout assujettir jusqu’à sa propre désintégration, c’est pourquoi on peut induire, au niveau mondial, un ensemble social réfracté, dans le sens de la valeur dissociation. »

Le dernier modèle d’accumulation, le modèle fordiste, basé sur l’utilisation massive du travail vivant s’est épuisé. Avec le développement technologique ce n’est plus l’exploitation qui est le problème principal mais les masses croissantes d’êtres humains superflus, non nécessaires pour la production et donc incapables de consommer. Le capitalisme de crise globalisée libère de nouvelles formes de violence. La logique d’identité du sujet automate qui ne peut se valoriser que par et dans le travail et qui est socialisé par la valeur-dissociation ne peut se dissoudre, à l’heure de l’obsolescence du travail, que dans la barbarie.

Apocapitalypse

Conscients que la crise finale du capitalisme pourrait bien être aussi celle des hommes et de la planète, les auteurs de la Wertkritik, contrairement au marxisme traditionnel, ne préjugent pas que l’issue de la crise capitaliste soit l’avènement du socialisme, mais bien plutôt celui de la férocité.

Le développement de la micro-électronique a permis d’intégrer dans des machines tout un « savoir-faire » humain et une croissance de la productivité, rendant ainsi superflue une partie de la puissance de travail. Le chômage qui en découle ne permet pas de vendre toutes les marchandises disponibles. La sous-consommation met alors à mal l’accumulation de survaleur. La mise en place d’un revenu de base ne sera qu’un énième aménagement du capitalisme pour poursuivre le consumérisme. Ces réformes, qui visent à maintenir le plus longtemps possible l’accumulation de survaleur, sont soutenues par tous les fonctionnaires du capitalisme, l’État étant l’instrument qui l’organise et le protège. C’est bien pour cela qu’il ne faut rien attendre de ceux qui travaillent dans les institutions du système capitaliste. En dehors du fait qu’il leur apporte des avantages certains, les institutions et l’État ne peuvent échapper à la nécessité implacable du mouvement de valorisation permanente. Remplacer les fonctionnaires ne changera pas la fonction.

C’est pourquoi le patriacapitalisme s’adapte si bien aux crises, et que l’État providence est tout aussi dangereux que le libéralisme. Il est par conséquent urgent et nécessaire de s’attaquer principalement au système. Les théoriciens de la critique de la valeur affirment que les capitalistes sont ignorants des causes et du fonctionnement généré par le travail abstrait.

Sans remettre en question l’importance de la critique de la valeur pour comprendre le processus du travail abstrait, de la dissociation nécessaire entre féminin et masculin pour exploiter la puissance de travail, du danger que représente tout « contrat » salarial pour la réification de nos corps et leur marchandisation, il est regrettable qu’une critique biocentrée des techniques et de l’idéologie qui les sous-tend n’accompagne pas leur critique économique et sociale. D’autre part, minimiser la connaissance des capitalistes est dangereux. Le capitaliste n’est pas un archétype mais une diversité d’individus qui ne sont peut-être attirés par la richesse que parce qu’elle offre le pouvoir-suriii et/ou le prestige. Il ne serait pas étonnant que certains capitalistes connaissent parfaitement les rouages abstraits du système, qu’ils y adhèrent, le trouvent charmant, exaltant, divertissant. Lutter contre le système c’est donc aussi lutter contre ceux qui le contrôlent et le servent.

La révolution de la micro-électronique s’accompagne d’une financiarisation, d’une fuite en avant du capital vers une dématérialisation toujours plus poussée, et qui n’aboutira qu’à une succession de crises financières plus dramatiques les unes que les autres. Mais ne négligeons pas la capacité d’adaptation du patriacapitalisme qui pourrait bien, à terme, se contenter de courbes exponentielles de PIB virtualisé sur des écrans. L’air pur se vend, le temps libre, le silence, la solitude, tout a un devenir marchandise et d’autant plus quand la destruction de ces biens naturels les rendent toujours plus rares. La richesse, elle-même dématérialisée, renforcera les inégalités, l’expropriation et l’asservissement.

Pour inclure les femmes au travail abstrait d’autres femmes ont été poussées à prendre en charge le travail domestique : nounou, ménage, cuisine, etc. Quant aux femmes qui travaillent et ne peuvent se payer une nounou, c’est une double charge qu’elles endossent, physique et mentale. Les sentiments, l’émotion, l’empathie, qualités dites féminines opposées à la rationalité masculine, sont de nos jours source de survaleur. Ces qualités sont mises au service du management, de la publicité et du commerce. Le bénévolat lui-même participe au maintien du patriacapitalisme. Les bénévoles se chargent de palier aux manquements de l’État sans remettre en question les fondements idéologiques et le véritable but des institutions. L’écoféminisme et la sororité, s’ils ne sont pas fondés sur une critique radicale du système civilisationnel, sur une volonté de détruire ce système, ne feront qu’alimenter encore les oppressions qu’elles soient d’ordre financier, social, environnemental ou émotionnel. Avec internet, le moi privé intérieur ne s’est jamais autant manifesté publiquement, mis en scène, et n’a été autant rattaché aux discours et aux valeurs des sphères économiques et politiques.

La prostitution, la pornographie, l’industrie du spectacle sont autant de sources de survaleur :

« Les années 1990 ont fait du corps des femmes un temple du marché, l’objet de transactions et un support commercial. L’autonomie plus grande, une conquête essentielle du mouvement féministe, a été transformée au fil du triomphe des relations marchandes, en une soumission accentuée aux plaisirs sexuels masculins et aux assignations de genre. C’est l’époque de l’explosion de la prostitution et de la consommation pornographique ».

Certains diront que nous atteignons un stade de chaos et de férocité sans précédent. Il suffit pourtant d’ouvrir notre horizon au-delà de nos œillères spatiales, temporelles et anthropocentrées pour constater que le chaos et la férocité sont consubstantiels au patriacapitalisme. Rappelons que le patriacapitalisme se base sur un système d’échanges asymétriques qui fait porter le fardeau du travail et de la dégradation de la nature à d’autres espèces, à d’autres peuples, à d’autres classes, et ceci depuis des siècles. C’est qu’il n’est pas qu’une accumulation de richesses, il est aussi et surtout une expropriation et une destruction du vivant, un accaparement du temps et de l’espace, des corps humains et des autres animaux à des fins de domination totale.

L’exploitation des corps, des humains et des autres animaux, à des fins de profits et « d’avancées » scientifiques répond avant tout à une prétention de contrôle, de pouvoir-sur. La substance de la valeur n’est pas que le travail abstrait, le travail concret et le bénévolat seront eux-mêmes oppressifs et aliénants tant qu’ils serviront à une réalisation collective idéologique plaçant l’homme au centre d’un projet d’andropisation totale.

Si le capitalisme est un mode de production sociale, le restreindre à une économie marchande fondée sur le travail abstrait c’est faire l’impasse sur les mythes et les espoirs qui l’alimentent, sur le projet de société, projet autoritaire, qui le sous-tend. La richesse des bourgeois n’est recherchée que parce qu’elle offre le pouvoir-sur, sous forme de simulacre pour certains mais bien réel pour d’autres.

Comme l’écrit mon ami Seb d’Armissan dans son article en cours de réflexion Le Capitalisme en tant qu’économie de la civilisation :

« Le capitalisme est l’administration économique perpétuelle du déséquilibre qui surgit lorsqu’on prend plus que ce que l’on rend (aux humains comme aux écosystèmes), et la sélection de toutes les stratégies, les dispositifs, les cultures, les individus et les comportements susceptibles de contribuer à maintenir ce déséquilibre.. »

Aucun système économique ne fonctionne hors d’un cadre idéologique et culturel précis. Il n’est pas inutile de rappeler que les échanges asymétriques s’imposent et se sont imposés par la force et la cruauté à la majorité de la planète. Son exploitation des humains et des autres animaux, des espaces, du temps, n’est possible qu’en inhibant l’autonomie des individus, en s’appropriant leur moyen de subsistance afin de parvenir à la prétention du contrôle sur le vivant. Mais le capitalisme, toujours oppressif et destructeur, quelle que soit la révolution avec laquelle il se goinfre, ne pourrait détruire la planète sans l’aide de la technique. L’origine de nombreuses techniques répond d’ailleurs à cette prétention démiurgique de domination totale. C’est pour cela qu’aucune éthique n’arrêtera l’exploitation des corps qui sont déjà monnaie d’échange, matière première, force productive, outil d’expérimentation et objet de consommation. Organes, cellules-souches, embryons, ovocytes, gènes, aucune éthique n’arrêtera la quête d’immortalité, d’omniscience, d’omnipotence, d’androformation de l’univers lui-même. Il n’y a pas de différence de nature entre les techniques d’appropriation des royautés et des empires antiques et le système économique actuel, il n’y a qu’une différence de degrés. Ces différences sont possibles parce que la technique le permet. La prétention à dominer est une volonté non une conscience aveugle. Toutes les techniques dites autoritaires sont liées à la « valeur mâle » qui se fonde sur la volonté de maîtriser pour exploiter et accroître son pouvoir-sur.

Est-il utile de préciser pour qui et pourquoi seront créés les utérus artificiels ? Pour qui et pourquoi les robots domestiques, sexuels, de guerre, de contrôle, de surveillance, sont fabriqués ? Pourquoi la réalité biologique du corps des femelles humaines subit aujourd’hui de multiples tentatives d’invisibilisation, voire de négation ? L’infériorisation, la crainte, le mépris, la haine pour le corps des femelles est une socialisation nécessaire pour s’approprier le droit de vie et de mort, la reproduction et la manipulation génétique. Que la maternité soit perçue comme une aliénation biologique ou comme une puissance, dangereuse ou orgasmique, la vision de la femme comme être créé en vue de la reproduction et de l’élevage permet au mâle humain adulte de s’autoproclamer l’étalon de la liberté, de l’indépendance, de la transcendance, de la culture et de la raison. C’est aussi ce qui lui permet de renforcer sa vision de la nature : aliénante, imprévisible, dangereuse. Il lui faut donc la maîtriser et la transformer, la réduire à la mesure de l’homme.

Enfin, les autres animaux en sont les premières victimes : destruction des habitats, encagements à des fins de divertissements, appropriation de leurs muscles, de leur beauté, de leur force, trophées, cobayes. Souvenons-nous que les sévices et tortures qui leur sont infligés le sont aussi à l’humain. La terraformation, tant fantasmée de nos jours, trouve son origine dans l’andropisation totale de la Terre. Le béton est une arme de destruction massiveiv au même titre que les biocides et que la prétention à patrimoiniser la gloire de l’homme, que ce soit sous forme de monuments, de musées ou de data-center. Pour réaliser cette prétention, pas d’autre solution qu’anéantir, exploiter et instrumentaliser notre capacité de sympathie envers les autres, envers la fragilité, la faiblesse, la dépendance, le hasard et la contingence. C’est ainsi que les enfants, et plus particulièrement les filles, la néoténie de l’humain étant longue, sont les premiers à faire les frais de cette mutilante socialisation. Pour y parvenir, un polissage des mœurs est indispensable. Civiliser les incivilisés, leur arracher les griffes et les canines, leur interdire toute forme d’autonomie, pour les inclure au système. L’exploitation de nos sentiments les plus humains à des fins de domination ne doit pas nous faire croire que la civilisation patriarcale, hégémonique et impérialiste, s’effondre.

Une critique de la civilisation, en tant que culture qui prend plus qu’elle ne rend, est un prérequis pour identifier les causes profondes des désastres écologiques actuels. Tant que nous ne nous pencherons pas sérieusement sur ce que l’histoire profonde nous enseigne, la valeur, économique, sociale, idéologique, restera le mâle adulte humain qui régnera, depuis le sommet de sa pyramide de déchets et de cadavres, sur une terre de béton armé.

par Ana Minski

Correction : La sororité


Notes

iGroupe Krisis, Manifeste contre le travail, L. Scheer, 2002.

iiEn sociologie de l’engagement, l’usage de la notion de « concernement » éclaire le processus qui conduit des individus et des groupes à franchir ou non le pas de la mobilisation.

iiiLe pouvoir-sur est théorisé par Starhawk dans son ouvrage Rêver l’obscur et est à distinguer du pouvoir-avec.

ivAnselm Jappe, Béton. Arme de construction massive du capitalisme, L’échappée.

2 Responses

  1. Un avis autorisé
    de Roswitha Scholz en 2010

    En Allemagne le courant marxiste de la « théorie critique de la Valeur » (WertKritik) s’est fait connaître comme une critique radicale de la logique de valorisation abstraite propre au système capitaliste. Roswitha Scholz est une éminente représentante, à l’intérieur de ce courant de la « théorie de la valeur-dissociation » (Wertabspaltungkritik), qu’elle présente ainsi :

    « Il y a au cœur de cette théorie l’idée qu’un certain nombre d’activités de la reproduction définies comme féminines, mais aussi d’attitudes correspondantes (la sollicitude, par exemple) et de qualités dévalorisées (la sensibilité, l’émotivité, etc.), se voient, précisément, dissociées de la valeur et de sa substance, le travail abstrait, et attribuées “aux femmes”. De telles attributions caractérisent pour l’essentiel l’ordre symbolique du patriarcat producteur de marchandises. […] Instauré en même temps que la valeur, cet aspect en fait structurellement partie ; cependant, d’un autre point de vue, il se trouve à l’extérieur de ladite valeur et, de ce fait, en constitue même la condition préalable. Valeur et dissociation se situent ainsi réciproquement dans un rapport dialectique. On ne peut faire dériver l’une de l’autre : au contraire, chacun des deux moments procède de l’autre. C’est précisément sous cet angle qu’il faut parvenir à se représenter la socialisation fétichiste, et non pas sur la base du seul rapport-valeur. »
    Roswitha Scholz, “Marie, étends ton manteau, Production et reproduction à l’heure du capitalisme en crise”, article paru dans la revue allemande Phase 2 n°36, juin 2010, traduction publiée sur le site français Palimpsao [les passages souligné par nous sont en gras].

    Traduit en bon français, cela peut vouloir dire ceci, par exemple :

    « Que signifie le travail domestique pour le capitalisme ? Pourquoi n’est-il pas considéré comme du travail ? Pourquoi n’est-il pas payé ? Nous sommes arrivés à la conclusion que ce travail ne pouvait être rémunéré au sein du capitalisme sans que le processus d’accumulation s’effondre. Cela ne veut pas dire qu’il n’y aurait plus de capitalisme, comme certains le pensaient, mais que le travail domestique serait bien trop cher s’il devait être payé : le soin aux enfants, leur éducation, la reproduction de l’homme – comme on disait à l’époque –, le soin aux personnes âgées et aux infirmes. Si ce travail devait être payé comme les autres, il serait impossible de l’acheter. Cela altèrerait radicalement le fonctionnement du capitalisme. » Maria Mies, “La perspective de subsistance”, vidéo de O. Ressler, 2005.

    Mais c’est certainement là une manière trop simple de dire les choses. Et une théoricienne de haut vol comme Roswitha Scholz ne saurait tolérer trop longtemps que l’on vulgarise si grossièrement les idées qu’elle à mis tant de temps à élaborer et, surtout, à traduire dans un jargon aussi ésotérique.

    Voici donc comment Roswitha Scholz règle son compte à la perspective de subsistance un peu plus de dix ans après la publication de l’ouvrage qui l’expose en détail :

    « “Économie solidaire”, “biens communs”, concepts d’open source, etc., toutes ces nouvelles tendances trouvent en partie leur origine (rarement reconnue) dans les notions de “subsistance” ou de “travail pour soi” qu’ont défendues en Allemagne principalement Maria Mies, Veronika Bennholdt-Thomsen et Claudia von Werlhof. En se focalisant sur une agriculture petite-bourgeoise et une compréhension de la reproduction qui s’y restreint, on rejetait en bloc toute idéologie industrielle et technologique comme étant ce sur quoi repose, selon Mies et consorts, l’oppression subie par les femmes, la nature et les autres “peuples”. Cette vision des choses s’est imposée partout [en Allemagne] comme le concept le plus radical de sortie du marché et de l’État.
    A tort à mon avis, car, outre qu’on néglige ce qu’elle contient d’aversion hautement problématique et indifférenciée envers la technologie, il est clair de toute façon que l’idée de subsistance ne vise pas la sortie de la logique du marché mais simplement la mise sur pied d’un marché intérieur local où la (re)production de subsistance assurée par les femmes deviendrait le cœur de la société.
    Chez les économistes de la subsistance, niveau et contexte généraux sont pratiquement inexistants ou ne surgissent qu’au moment de l’analyse-négation de la socialité mondiale, comme si un penser dichotomique séparant les notions de “communauté” et de “société” ne faisait pas structurellement partie du capitalisme depuis au moins Ferdinand Tönnies. En cette phase historique marquée par le passage de la socialisation négative à la barbarisation du patriarcat producteur de marchandises, rien d’étonnant à ce que de tels projets jouent à merveille le rôle de pseudo-concepts légitimateurs. Ils font de nécessité vertu. Qu’on le veuille ou non, la terre brûlée de l’économie de marché constitue d’ores et déjà une réalité pour de nombreuses régions du monde. Une notion de subsistance visant simplement à survivre d’une façon ou d’une autre dans le cadre de cette réalité-là est à présent retournée en projet d’émancipation. Implicitement, c’est l’idéologie du “travail honnête” que l’on nous ressert ici. […]
    Sur le plan de l’engagement concret, il faut être lucide et constater qu’on ne pourra pas vaincre le patriarcat producteur de marchandises par des efforts de pratique politique misant simplement sur la reconfiguration de sphères de la production et de la reproduction constituées elles-mêmes par le capitalisme. On ne verra aucune issue tant qu’on ne se fixera pas pour objectif de surmonter l’ensemble des rapports. Je ne cherche pas ici à nier ou à estomper de façon abstraite la spécificité des différents moments de la reproduction sociale, mais à redire qu’on ne dépassera pas ces rapports à partir de telle ou telle sphère particulière, et moins encore en faisant abusivement des activités connotées féminines de la reproduction le point où se concentrerait un “bien” ontologique. » Roswitha Scholz, “Marie, étends ton manteau…” [les passages souligné par nous sont en gras].

    Ce qui est presque comique, c’est que les critiques de Roswitha Scholz, les écoféministes Veronika Bennholdt-Thomsen et Maria Mies les ont déjà entendues et y ont déjà répondues dans leur ouvrage La Perspective de subsistance. Ainsi, Roswitha Scholz commet un contre-sens complet lorsqu’elle prétend « l’idée de subsistance ne vise pas la sortie de la logique du marché » puisque c’est précisément cette sortie de la dépendance à la marchandise que vise cette réhabilitation de la subsistance et de l’autonomie qu’elle confère ; subsistance méprisée par les marxistes et autonomie combattue par les léninistes partout où ils ont eu le pouvoir . Il n’est pas possible d’autant se méprendre sur les intentions des auteures sans une certaine mauvaise foi…

    A suivre…

    • merci beaucoup pour cet avis. Il y a plusieurs points qui m’ont posée problème. La critique systématique de tous les autres courants féministes ne m’a pas convaincue. Je retiens essentiellement la critique du “travail abstrait” et la dissociation masculin-féminin, qui d’ailleurs avait très bien été analysé par Christine Delphy. Il manque également une critique plus approfondie de la monnaie, que j’essaierai de formuler prochainement.

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