Force et cruauté par Ana Minski

Le corps de la femme comme terre à conquérir, à coloniser, est symptomatique d’une société qui valorise les actes guerriers et de conquêtes. Dans nos sociétés occidentales le contrôle étatique est bureaucratique, militaire et policier, et pour se reproduire il a besoin d’hommes qui méprisent les émotions, les affects, développent un phallocentrisme physique, intellectuel, sentimental et moral.

Dans son ouvrage Permis de tuer ? Masculinité, culture d’agression et armée, Emilie Beauchesnes analyse l’institution militaire canadienne. Elle expose la violence inhérente à un système qui repose sur le contrôle des hommes entre eux, des hommes sur eux-mêmes, et des hommes sur les femmes et les Autres. La cohésion entre les membres, indispensable pour obéir et partir au combat, nécessite une homogénéité et une unicité androcentrique. Pour maintenir des liens virils entre soldats la misogynie, le racisme et l’homophobie sont nécessaires, elles permettent de renforcer la masculinité en désignant un ennemi commun. Tout comportement ou façon d’être qui ne répond pas au modèle de la masculinité hégémonique pourrait être perçu comme « ennemi » et être réprimé. Ainsi, l’utilisation de la violence contribue à affirmer et à renforcer la masculinité des hommes militaires, ce qui a pu être observé à de nombreuses reprises comme par exemple lors de la débâcle somalienne par les forces armées canadiennes, les nombreux cas de pédocriminalité dont les Casques bleus sont régulièrement accusés : en Haïti, en République du Congo, en Sierra Léone, en Côte d’Ivoire. Le viol est une arme de guerre, l’acte par excellence pour affirmer la domination virile et guerrière1. Le langage participe également à cette virilisation hégémonique, le soldat ne doit pas être une « femellette », une « pédale ». L’utilisation de métaphore sexuée est également courante comme « perdre sa virginité » pour parler d’une attaque nucléaire. Cette solidarité masculine se manifeste également lorsqu’il est question de violence conjugale. « La loi du silence » est de mise et plus particulièrement dans les quartiers permanents dans lesquels vivent les familles. Sous couvert de camaraderie, les actes de violence commis par un frère d’armes sur un membre de sa famille sont ignorés, niés, minimisés. Par ailleurs, le mode de fonctionnement interne vient renforcer la « loi du silence », car des actes de violence pourraient nuire à un avancement, une promotion voire un déploiement.

Alizée Bernard dans son livre Silence on cogne2 expose cette même violence et ce même silence dans les milieux policiers et de gendarmerie en France :

Briser le silence pour les victimes de violences conjugales est déjà d’une difficulté inouïe, mais quand l’auteur de ces violences est un représentant de l’ordre et de la loi, la victime est d’autant plus désarmée. Les conjointes de policiers et de gendarmes font face à des difficultés invraisemblables pour faire valoir leurs droits. L’obligation de vivre en caserne pour les gendarmes3 et leur famille ajoute à leur isolement. En cas de violences dans le couple, certains usent et abusent de leur position et de leur statut pour broyer des femmes déjà anéanties par des années d’emprise. De 1808 à 1978, les gendarmes avaient l’obligation de soumettre tout projet de mariage à l’autorisation de leur hiérarchie. Ils doivent encore aujourd’hui rendre compte de la situation de leur partenaire à leur chef4. Un homme violent, armé, représentant de la loi a à sa disposition des moyens de surveillance et d’écoute. Comme il connaît parfaitement le déroulement des procédures de dépôt de plainte, il a la possibilité de les intercepter ou d’y avoir accès, d’autant plus si un collègue décide de l’aider. Même sans connaître les agents qui l’auditionnent, il peut aussi influencer leur opinion, la puissance de son uniforme et de son poste sacralisant presque sa parole. Une fois que la procédure est viciée, que les faits remontent aux magistrats dénaturés, il est beaucoup plus compliqué pour les victimes d’obtenir une reconnaissance de la justice.

L’impunité de la masculinité hégémonique se déploie aussi hors de la sphère domestique, elle valorise les actions conquérantes, guerrières, l’insensibilité du tueur, son sang-froid, sa droiture. Le culte de la guerre et du guerrier est valorisé dès l’enfance et par les livres d’Histoire qui nous enseignent la vie des grands hommes, ces grands conquérants : conquêtes territoriales, conquêtes scientifiques, conquêtes intellectuelles, rationnelles, morales. Ces conquêtes se font toujours au détriment et au mépris des autres : peuples, espèces, femme et féminité inférieure. Le viol et la guerre sont liés, n’y a-t-il pas ces guerres en vue de conquérir des femelles et des esclaves, sexuelles pour la plupart ? La guerre de Troyes, pour les beaux yeux d’une femme… La sédentarité ou le nomadisme ne changent rien à ces faits que le culte de la guerre, ou culte pour la mise à mort, appartient à l’imaginaire de la virilité hégémonique.

Les boys clubs sont des formations sociales qui renforcent la misogynie, la domination masculine, le culte de la guerre, le contrôle, et développent le goût pour la mise à mort. Si dans nos sociétés judéo-chrétiennes l’homosexualité est encore mal vue et méprisée, il est toutefois important de rappeler que l’homophilie qui sous-tend la masculinité hégémonique s’accorde aussi avec l’homosexualité comme en témoigne les pratiques érotiques de la Grèce et de la Rome antique ou encore l’« homosexualité ritualisée » chez ces peuples à forte domination masculine que sont les Baruya, les Sambia et les Iqwaye5. Dans ces tribus acéphales la vie rituelle tournait autour de la guerre et des initiations masculines, l’une comme les autres fonctionnant de manière étroitement liée, renforçant une structure sociale et psychique de solidarité masculine ancrée aussi dans la croyance en la toute-puissance du sperme6. Principe de vie et de force, le sperme devait circuler des aînés aux cadets lors de cérémonies initiatiques où l’on pratiquait la fellation rituelle. Cet homo-érotisme rituel forçait des jeunes novices à se nourrir de la semence de leurs aînés pour créer la masculinité et la virilité7.

De nombreux penseurs élaborent de grandes théories qu’ils pensent émancipatrices sans prendre en compte le lien fondamental de ces deux formes de violence : le viol et la guerre. Ainsi Clastres, en guerre contre l’État, affirme :

« … les sociétés primitives sont des sociétés violentes, leur être social est un être-pour-la-guerre. […] l’État est contre la guerre. Que nous dit en contrepoint la société primitive comme espace sociologique de la guerre permanente ? Elle répète, en le renversant, le discours de Hobbes, elle proclame que la machine de dispersion fonctionne contre la machine d’unification, elle nous dit que la guerre est contre l’État ».

Clastres transpose sa propre guerre contre l’État aux sociétés décrites, entre autres, par les missionnaires du XVIe siècle. Des sociétés en guerre contre la colonisation intellectuelle, religieuse, économique — des sociétés anéanties par des États-empires en guerre les uns contre les autres. Clastres était lui-même victime de cette symbolique qu’il a transposée à tous les peuples et de tout temps. Trop souvent, les études ethnologiques confirment étrangement les paradigmes de leurs auteurs qui ne se privent pas d’en faire une théorie universelle. Ainsi en est-il de ceux qui affirment que la division sexuelle du travail se perd dans la nuit des temps, sans qu’aucune preuve archéologique ne puisse étayer une telle affirmation8. Contrairement à ce qu’affirme Clastres, s’il est bien une technique de gouvernance qui est en guerre permanente c’est celle de l’État. L’État ne peut vivre sans police, sans armée, sans être en guerre contre les autres États, contre sa propre population, contre ses colonies, contre la nature. Nous pouvons interroger les siècles qui nous précèdent, jamais nous n’avons connu une période aussi meurtrière et dévastatrice. Il est utile de le répéter, nous ne vivons pas une sixième extinction mais bel et bien une extermination du vivant, menée en toute conscience par une poignée de privilégiés qui détiennent les pouvoirs politiques, économiques, judiciaires et militaires.

Toute notre société est fondée sur cette violence, cet écrasement de l’autre pour le posséder, le réifier et l’exploiter. Au plus profond de nous-mêmes, nous le savons tous parce que cette violence, nous la subissons dès l’enfance par le matraquage éducatif qui nous impose une identité sexuelle fondée sur l’agression ou la soumission. Elle s’affirme dans les agressions sexuelles que subissent de nombreux enfants et les conséquences psycho-traumatiques de ces agressions sont très graves9. Les victimes sont fragilisées et sont incapables d’imaginer une vie libérée de la peur. Mais les victimes peuvent aussi reproduire les violences qu’elles ont subies pour échapper à la mémoire traumatique et à des états de terreur permanente, nourrissant à leur tour le cercle vicieux de la violence. La cruauté est le moteur de toute société patriarcale et la civilisation est l’incarnation la plus parfaite de cette cruauté. Nous sommes chaque jour plus nombreux à nous rendre compte que : « Lorsque nous sacrifions notre temps et notre argent à ceux qui sont au pouvoir, leur puissance se renforce. Leur emprise sur nos vies se resserre. La destruction du monde s’intensifie10. » La culpabilité que cette prise de conscience fait naître peut être si douloureuse que nous nous en protégeons en détruisant tout sentiment d’empathie. La culpabilité neutralise la révolte, elle est une stratégie de l’élite pour maintenir sa domination et notre soumission exerce à son tour une violence tout aussi brutale sur ceux qui refusent de se soumettre11. Pour reprendre Orwell, le monde est un gigantesque stade de foot dans lequel les plus forts écrasent les plus faibles pour mieux en jouir. Cette violence est intrinsèque à toute forme de colonisation qui se cache sous la nomination de « développement durable », « modernisation », « protection de la nature » ainsi que l’expose le récent documentaire WWF : à quoi joue le panda ?, diffusé sur France 2 le 18 février 2021, et dénoncé depuis des années par l’association Survival :

« Le WWF, dans le bassin du Congo et en Inde, a financé et soutenu des auteurs de tortures, passages à tabac, viols et parfois meurtres, au nom de la protection de la nature. L’un des exemples les plus connus – dont il est question dans le documentaire – est celui de Messok Dja dans le bassin du Congo. »

L’idéalisation de la force qui méprise et rejette toute forme de faiblesse et de fragilité s’inculque dès l’enfance. Sa plus cruelle leçon est apprise au sein de la famille où règne la violence, la pédocriminalité et l’inceste. Les compétitions sportives et intellectuelles participent à cette mise en concurrence et à cette hiérarchisation entre vainqueurs et perdants, érotisant ainsi l’écrasement de l’autre : « La sexualité est au cœur de nos problèmes, et si nous n’éliminons pas le plus pernicieux de nos systèmes d’oppression, si nous ne creusons pas jusqu’au centre de la politique sexuelle et de son délire malsain de pouvoir et de violence, tous les efforts que nous pourrons faire pour nous libérer nous rejetteront dans le même bouillon de sorcière12. »

Trop nombreux sont ceux qui bandent devant un drapeau, une arme, un jet de pierres, une punch line… Nier cette violence, ancrée dans la chair, nier la jouissance qu’elle distille dans le corps, ne nous permettra pas de lutter contre les destructions en cours. Nous devons détruire cette symbolique parce que nous ne pourrons jamais l’apprivoiser, à la moindre étincelle c’est elle qui l’emporte. Que nous soyons homme ou femme, cette violence nous habite tous, elle nous transforme en bourreau ou nous soumet :

« J’avais l’impression que c’était entièrement de ma faute d’avoir été violée. Je me disais : “Après tout ce sont des hommes. Ils ne peuvent pas s’empêcher. Les hommes sont comme ça”13. »

Cette masculinité hégémonique est partout et se présente sous différentes formes : étatique, académique, professionnelle, artistique, scientifique, technologique, militante, intellectuelle. Elle est éminemment compétitive, viriliste et narcissique. Rappelons que Narcisse est un homme amoureux de son propre reflet. Ce reflet est celui de son zizi dressé et celle qui tente d’attirer son attention, la nymphe Écho, ne peut lutter contre l’adoration phallique de l’homme. La tonalité de la voix d’Echo, féminine, importe peu, seuls comptent les mots qui flattent. Narcisse se pavane avec d’autres Narcisse dans la sphère publique, tous indifférents à ce que les nymphes pourraient bien leur enseigner, indifférents aux mondes lunaires, sombres et aquatiques dans lesquels ils ont noyé la part la plus riche de leur humanité. Comme le chante Fréhel : « Les hommes ne nous aiment pas pour nous mais pour eux. »

Ana Minski

Correction : La sororité


1 Roucayrol, Anne-Marie. « Du viol comme arme de guerre », La Pensée, vol. 404, no. 4, 2020, pp. 80-92.

2 Alizée Bernard, Silence on cogne, Grasset

3 Les gendarmes ont le statut de militaire. Ils ont l’obligation d’être disponibles 24 heures sur 24 par nécessité de service.

4 Marc Bergère, « Épouser un gendarme ou épouser la gendarmerie ? Les femmes de gendarmes entre contrôle matrimonial et contrôle social », Clio. Histoire‚ femmes et sociétés [En ligne], 20 | 2004, 20 | 2004, p. 123-134. Et entretien du 28 août 2017.

5 Herdt Gilbert, 1981 [reed. de 1994]. Guardians of the Flutes. Idioms of Masculinity, Chicago and London, The University of Chicago Press ; Godelier Maurice, 1982. La production des Grands Hommes. Pouvoir et domination masculine chez les Baruya de Nouvelle-Guinée, Paris, Fayard ; Mimica Jadran, 1981. Omalyce. An Ethnography of the Iqwaye View of the Cosmos, PhD. dissertation, Canberra, Australian National University.

6 Herdt Gilbert, 1981 [reed. de 1994]. Guardians of the Flutes. Idioms of Masculinity, Chicago and London, The University of Chicago Press

7Ibid.

8Ana Minski, La matriarche, la cuisinière et l’amazone, lesruminants.com

9Dorothée Dussy, Le berceau des dominations

10 Will Falk, Le piège d’une culpabilité perpétuelle

11 Loving to Survive : Sexual Terror, Men’s Violence, Dee L.R. Graham

12 Kate Millett, La politique du mâle.

13 Ibid.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *