SHEILA JEFFREYS – ÉPISODE 4

The Spinster and Her Enemies – chapitres 4 et 5

Ces deux chapitres relatent la lutte des féministes contre les violences sexuelles sur les filles à la fin du XIXe siècle.

Chapitre 4 – « Harcèlement » – Les femmes font campagne pour obtenir des mesures législatives contre les violences sexuelles sur les filles.

Après l’abrogation des lois contre les maladies contagieuses en 1886, de nombreuses féministes adhèrent à la NVA, la National Vigilance Association, très influente dans cette lutte contre les violences sexuelles sur les filles.

Au début, Joséphine Butler soutient la NVA, mais dans les années 1890, certains membres de cette association veulent légiférer contre les femmes prostituées au lieu de les protéger.

L’association a un sous-comité intitulé « Sauvetage et Prévention » ((Rescue and Preventive) qui s’emploie à aider les filles et les femmes prostituées à sortir de la prostitution et de l’exploitation sexuelle.

La NVA se bat non seulement contre les violences sexuelles sur les enfants mais contre d’autres formes d’exploitation sexuelle et de harcèlement.

Dès le début, la NVA cherche à obtenir que le racolage masculin devienne un délit. Car à leur avis, la loi existante sur le racolage établit une discrimination contre les femmes. À ses début, la NVA reconnaît que l’exploitation des femmes, et en particulier celle des filles, est favorisée par le pouvoir économique et les positions d’autorité que détiennent les hommes.

En 1895, lors d’une conférence organisées par les ouvrières, la NVA exige une loi pour protéger les filles de l’exploitation sexuelle de leurs responsables légaux, de leurs pères, mais aussi des maîtres d’école et des employeurs.

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L’AMSH, Association pour l’hygiène morale et sociale, reprend la campagne contre les violences sexuelles à partir de la première guerre mondiale. Fondée en 1913, c’est une fusion de l’Association nationale des femmes pour l’abrogation de la loi sur les maladies contagieuses et de l’Association nationale des hommes. Ces deux associations, fondées par Joséphine Butler, s’occupent principalement de lutter contre les réglementations imposées aux femmes prostituées par l’État. Leur travail se base sur un grand principe : l’égalité des sexes face à la loi morale.

Une large part de l’activité de l’AMSH consiste à obtenir des lois garantissant que les clients des femmes prostituées soient poursuivis et que le racolage ou le harcèlement masculins dans la rue devienne un délit.

La NVA et l’AMSH ont toutes deux pour but principal d’éliminer le double standard de la morale sexuelle et les injustices faites aux femmes.

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La campagne en faveur de l’amendement de la loi de 1885.

La mise en œuvre de cette loi censée protéger les filles a révélé des insuffisances sérieuses. La NVA accuse la clause qui permet à un homme de dire qu’il pensait avoir affaire à une fille de plus de 16 ans (âge du consentement) et la clause de limite de temps (les poursuites doivent être engagées dans un délai de 3 mois après les faits) d’être conçues pour protéger les hommes. De nombreuses poursuites restent sans suite à cause de la limite de temps.

La NVA essaie aussi d’obtenir la garde des enfants des personnes poursuivies pour violences sexuelles (père ou responsable légal).

L’inceste devient un crime à condition que les enfants témoignent dans un délai (accru) de 12 mois. Mais cet amendement rencontre beaucoup d’opposition et il faut attendre 1908 pour le vote d’une loi séparée sur l’inceste.

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L’inceste.

Jusqu’au vote de la loi contre l’inceste en 1908, l’Angleterre ne punit pas ce crime, alors qu’il est passible de la peine de mort en Écosse jusqu’en 18871,et dans plusieurs états américains.

Le problème du logement des pauvres est souvent évoqué à propos de l’inceste. On voit aussi dans l’inceste un préliminaire de la prostitution. Quant aux journaux, ils sont muets à ce sujet.

La réticence à agir s’appuie alors souvent (et c’est encore le cas aujourd’hui) sur l’inviolabilité du foyer et de la famille et cela protège avant tout les hommes.

La pression sur le législateur s’accroît à partir de 1889 avec la création de la NSPCC, National Society for the Prevention of Cruelty to Children (Société nationale de prévention de la cruauté à l’encontre des enfants).

La NSPCC et la NVA s’impliquent dans un grand nombre de poursuites judiciaires contre des pères incestueux. Faute de loi dédiée, ces associations sont obligées d’invoquer le viol et l’âge du consentement.

La loi sur la criminalisation de l’inceste de 1908 est beaucoup plus limitée que ce qu’exigeait la campagne féministe. Elle ne s’applique qu’aux membres biologiques de la famille et ne protège pas les filles de l’exploitation des autres homme en position d’autorité. Elle ne s’applique pas non plus aux victimes « consentantes » de plus de 16 ans. Sheila Jeffreys note que cette loi n’a guère changé à l’époque où elle écrit (années 1980).

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La campagne en faveur de la loi de 1922.

Une fois votée la loi qui criminalisait l’inceste, la campagne pour l’amendement de la loi de 1885 sur l’âge du consentement recommence. Le comité qui s’en occupe veut porter l’âge du consentement de 16 à 18 ans.

De nombreuses et célèbres féministes contribuent à ce comité : Mrs Fawcett, Emily Davis, Lady Strachey, Alison Neilans, Maud Royden, Lady Bunting (NVA) et Helen Wilson (AMSH).

En 1917, l’amendement examiné criminalise l’acte sexuel entrepris lorsqu’on souffre d’une maladie vénérienne, et il comporte quelques clauses concernant les bordels et la publicité indécente.

Les dissensions entre la NVA et l’AMSH sont de plus en plus visibles et concernent leur attitude face aux libertés civiques des femmes.

L’une des clauses de l’amendement institue le délit de prostitution et préconise la détention à domicile ou en institution jusqu’à l’âge de 19 ans pour protéger les filles exposées à l’exploitation sexuelle. Cette clause punitive appliquée aux femmes gagne des soutiens au sein de la NVA mais pas dans l’AMSH.

Sheila Jeffreys note que l’enfermement des filles est toujours en vigueur en cas de « délinquance sexuelle », mais on n’enferme pas les garçons.

La NVA à cette époque semble avoir perdu tout caractère féministe, car la clause 3 visait à éliminer la prostitution et les maladies vénériennes aux dépens des droits civiques des femmes.

Le problème de la détention divise aussi.

Je passe sur les péripéties de cette loi à travers le système judiciaire jusqu’en août 1922, date à laquelle elle reçoit l’assentiment royal. Les campagnes ont atteint leur principaux buts. L’âge du consentement est relevé à 16 ans et la limite de temps passe de 6 à 9 mois.

Il y a un fort antagonisme entre les sexes alors que les députés tentent de protéger les intérêts des hommes contre les féministes.

Le vote de la loi de 1922 est la dernière occasion de légiférer sur les crimes sexuels jusqu’à la fin des années 1950, bien qu’en 1928 un amendement étende la limite de temps à 12 mois.

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Pourquoi l’indignation massive des femmes contre les abus sexuels s’est-elle évanouie ?

À partir des années 1930 jusqu’à la deuxième vague de féminisme (années 1980), le sujet des violences sexuelles, et en particulier l’inceste, est confiné dans les revues académiques et n’est pas considéré comme un crime.

Presque tous les buts pratiques mis en avant par les campagnes féministes sont repris et recommandés par le Rapport du Comité départemental de 1925 et pourrait être mis en œuvre, mais il n’en sera rien. L’AMSH fera pression sur le gouvernement jusqu’à la seconde guerre mondiale.

Ce changement des mentalités est tout autant le signe d’un changement dans l’idéologie sexuelle dominante que du déclin du féminisme.

«  La mystification scientifique de la sexualité et de la violence sexuelle contre les femmes, qui découlait des travaux des sexologues, psychologues et psychiatres masculins, abandonnait ces sujets à l’initiative des professionnels. Les femmes eurent de plus en plus de difficultés à aborder le problème des violences sexuelles simplement à partir de leur propre expérience et de la théorie féministe. L’élaboration du “modèle médical” eut deux conséquences importantes. La colère des femmes contre les hommes s’émoussa lorsque la responsabilité du crime passa du criminel à sa “maladie”. Les criminels “malades” pouvaient être considérés comme des exceptions dont le comportement n’avait rien de commun avec celui des hommes en général. […] Au sein de la vague de féminisme actuel, les féministes ont dû démolir la “sagesse” de la communauté scientifique et s’appuyer à nouveau sur leur propre expérience et leur propre discernement pour reprendre une campagne contre les violences sexuelles contre les filles. 2»

Les vieilles filles et les lesbiennes, très actives dans les campagnes féministes avant la première guerre mondiale sont, dès les années 1920, attaquées par les réformateurs de la sexualité et même par d’autres féministes.

Chapitre 5 – La vieille fille et la célibataire.

À la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, les vielles filles sont la pierre angulaire du mouvement féministe.

Rosemary Auchmuty (professeure de Droit), qui a écrit sa thèse sur « les vieilles filles de l’époque victorienne », remarque que les féministes de cette époque dont nous entendons le plus parler sont des femmes mariées. Elle pense que cela s’explique par le fait que les mouvements féministes modernes s’adressent aux femmes de la classe moyenne, majoritairement mariées. Mais à l’époque victorienne, une femme sur trois restait célibataire et une sur quatre ne se marierait jamais. On dit donc d’elles qu’elles sont « excédentaires », et cela inquiète les observateurs masculins. Certains suggèrent l’émigration, puisqu’elles ne rendent aucun service aux hommes.

Les femmes qui ne se lient pas à des hommes sont encore mal vues de nos jours, dit Sheila Jeffreys. Les féministes victoriennes combattent l’idée qui veut qu’une femme ne soit que le complément d’un homme et l’idée qui veut qu’une femme puisse être « excédentaire ». Leurs exigences au cours des années 1850-1860 visaient à régler ce problème d’une manière susceptible de servir les intérêts des femmes, d’où les campagnes en faveur de l’éducation et de l’emploi salarié pour les femmes.

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Contrairement à ce qu’on pourrait croire, de nombreuses femmes choisissent de ne pas se marier, du moins jusqu’à la fin de la première guerre mondiale, Florence Nightingale en est un exemple célèbre.

« Si on en juge par leurs propres déclarations, par tout le tapage dans la presse et par les critiques des antiféministes, certaines féministes avant la première guerre mondiale choisissent de ne pas avoir de relations sexuelles avec les hommes. Elles prenaient cette décision pour protester contre le comportement sexuel masculin, contre la manière dont les femmes étaient opprimées au sein de leurs relations avec les hommes, et parce que certaines d’entre elles croyaient que la situation de toutes les femmes ne pouvait que s’améliorer dans une société qui comporterait une classe nombreuse de femmes célibataires3. »

Avant la première guerre mondiale, certaines évolutions favorisent légèrement le choix ou le refus du mariage pour les femmes, car l’enseignement supérieur et les professions libérales commencent à s’ouvrir à elles, ainsi que les emplois de bureau.

« La position de Christobel Pankhurst représente une nouvelle tendance notable parmi les raisons de refuser le mariage que donnaient les femmes. Elle affirmait que le comportement sexuel des hommes les rendaient impropres à partager l’intimité des femmes.4 »

Lucy Re-Bartlett considère l’Union politique et sociale des femmes (WSPU, fondée en 1903 par Pankhurst et ses filles dont Re-Bartlett est membre) comme le précurseur d’un nouvel ordre social désirable ; le célibat des femmes pouvait être un outil efficace jusqu’à ce que les hommes changent de comportement. Et Cicely Hamilton dit du célibat des femmes qu’il est une tactique politique.

« La vieille fille, par son existence même, était un reproche vivant pour les hommes et leur comportement sexuel. Hamilton reste célibataire précisément parce qu’elle rejette la condition du mariage. Parce qu’elle voyait le mariage comme une transaction commerciale, elle considérait les conditions du mariage comme les conditions de travail des femmes et elle les trouvait insupportables. Elles impliquaient la gratuité totale de leur travail, la soumission sexuelle et des risques professionnels pour lesquels elles ne recevaient ni avertissement ni compensation5. »

[Les maladies vénériennes étaient l’un de ces risques professionnels, comme le SIDA de nos jours pour les femmes en Afrique, par exemple.]

Si les vieilles filles obtiennent de meilleures conditions, cela détruit le prestige du mariage et pourrait pousser à sa réforme et obliger les hommes à changer de comportement.

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L’opposition aux vieilles filles.

« Le développement d’une classe de vieilles filles fières de proclamer qu’elles étaient heureuses, comblées, et qu’elles avaient fait un choix délibéré et qu’elles étaient essentielles à la lutte politique des femmes déclencha une forte opposition. Les hommes ne furent pas seuls à vouloir ridiculiser et miner la prise de position de ces femmes. Certaines féministes montèrent également à l’attaque.6 »

Le magazine The Freewoman (la femme libre), par exemple, dont la rédactrice en chef est la féministe Dora Marsden, pense que les femmes peuvent être libres dans leur tête, quels que soient les évènements extérieurs. Ce magazine se soucie beaucoup de liberté de pensée et d’expression, et la majorité de ses collaborateurs sont des hommes. Les vieilles filles sont accusées d’être des prudes et des puritaines, de tuer la vie des lettres et des arts, etc. Ces arguments deviendront familiers après la première guerre mondiale, ils seront dirigés non seulement contre les vieilles filles mais aussi contre les féministes et contre les femmes qui critiquent le comportement sexuel des hommes.

Un argument central qu’utilisent ces opposants est l’idée que l’activité sexuelle avec les hommes est vitale pour la santé des femmes qui deviennent amères, tourmentées ou font preuve d’une sentimentalité exubérante si elles en sont privées. C’est un argument qui vient tout droit de l’idéologie de l’hétérosexualité obligatoire que prône la sexologie.

« La bataille contre les vieilles filles se jouait sur deux fronts. Il s’agissait d’une part de déclarer contre toute évidence que les vieilles filles souffraient d’un désir contrarié qui en faisait des créatures méchantes et destructrices. C’était une bonne manière de discréditer et de miner l’énorme quantité de travail que les femmes célibataires fournissaient au sein du mouvement féministe, et dont l’essentiel visait le comportement sexuel des hommes. Et il s’agissait d’autre part de promouvoir la “liberté sexuelle”. […] La “liberté sexuelle” était acclamée comme moyen d’éliminer la prostitution, idée toujours populaire aujourd’hui. […] La “liberté sexuelle” et la prostitution réussissent à cohabiter sans problème. Cet argument transfère vers les femmes la responsabilité des hommes qui utilisent les femmes prostituées.7 »

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Après la première guerre mondiale, le mouvement féministe est profondément divisé sur la sexualité.

Si la « vieille fille » et les « amitiés féminines » sont respectables, l’amour entre femmes peut prendre des formes diverses. Alors les réformateurs du sexe créent une autre « respectabilité », basée sur la participation enthousiaste des femmes aux rapports sexuels hors mariage.

S’attaquer à la vieille fille, c’est s’attaquer à la lesbienne. Le droit des femmes à être lesbiennes dépend de notre droit à exister en dehors de nos relations avec les hommes. Lorsqu’on insulte les lesbiennes, on insulte toutes les femmes indépendantes des hommes.

Annie Gouilleux

10 avril 2026, Lyon


Notes

1 Après 1887, la loi se relâche, il n’est plus passible de la peine de mort.

2 Opus cité, page 85.

3 Opus cité, page 88.

4 Opus cité, page 89.

5 Opus cité, page 92.

6 Opus cité, page 93.

7 Opus cité, pp. 97-98.