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Texte de Tatyana Suhareva, membre de Women’s Declaration International (WDI)
traduction d’Annie Gouilleux
Je souhaite partager un incident choquant qui s’est produit la semaine dernière. J’ai découvert que les institutions européennes « démocratiques » m’interdisent de publier des contenus dont j’estime avoir besoin dans mes articles et ma recherche sur le féminisme. Si je tiens à les publier, je dois me contenter de citer les chercheuses et activistes féministes qu’ils approuvent.
Est-ce ce que vous appelez « liberté d’expression » ?
En quoi une « démocratie » de ce genre est-elle meilleure que la dictature de Poutine ?
Je suis chercheuse et titulaire d’un doctorat en économie.
Je suis féministe radicale et j’écris sur le féminisme depuis 15 ans.
J’ai été contrainte de quitter la Russie lors de l’adoption d’une loi interdisant la propagande en faveur du refus d’avoir des enfants. Cette loi m’exposait à des poursuites administratives et pénales pour avoir manifesté contre cette loi à proximité de la Douma.
Je réside actuellement à Batumi, en Géorgie, et j’enseigne Les fondements conceptuels et philosophiques du féminisme à l’Université Nomade Mondiale et à l’Université libre.
À l’Université libre, je travaille gratuitement car cette organisation a été déclarée indésirable en Russie.
L’ONG Science at risk Emergency (Home – SCIENCE AT RISK Emergency Office) a été créée pour soutenir les chercheurs originaires de Russie, de Biélorussie et d’Ukraine qui ont été licenciés par les universités russes et biélorusses en raison de leurs opinions ou qui ne peuvent plus poursuivre leurs recherches parce que leurs sujets de recherche ont été déclarés « indésirables » et « hostiles ». Il s’agit d’une ONG allemande subventionnée par l’Union Européenne.
Ils peuvent financer des conférences, de la recherche et la publication d’articles.
J’ai publié un article sur la destruction du féminisme universitaire en Russie.
Science at risk Emergency se sont intéressés à cet article et m’ont suggéré d’en faire un rapport. . Ils m’avaient promis 1200 euros pour un rapport de 20 pages et 2400 euros pour un rapport de 40 pages. J’ai commencé à travailler à ce rapport.
Le 24 avril 2026, j’ai reçu un courriel de Science at risk Emergency m’annonçant qu’ils avaient enquêté à mon sujet, ce qui avait pour conséquences (je les cite textuellement) :
« Dans vos publications vous avez cité une personne qui officiellement reconnue en tant qu’opposante aux personnes trans et qui, par ses actions directes et indirectes, a considérablement pesé sur la situation des personnes trans dans certains pays. En particulier, ses actions ont conduit à une érosion significative des droits des personnes trans.
Des vérifications plus poussées ont aussi révélé que vous avez participé à des rencontres sur Zoom organisées par WDI (autrefois WHCR : campagne pour les droits humains des femmes) et que vous y avez fait un exposé. Cette organisation (Women’s Declaration International) a été fondée par la personne que vous citez et qui, à notre avis, contribue de manière significative à la détérioration de la situation des personnes trans.
À la lumière des faits mentionnés ci-dessus, nous déclarons ne pas pouvoir financer ce projet ou tout autre projet émanant de vous. »
Ce refus concernait, entre autres choses, une demande de bourse pour organiser une université d’été qui a été rejetée alors qu’elle répondait à tous les critères.
Je veux aussi souligner que ni ma présentation ni le programme de l’université d’été ne contenait la moindre allusion aux « personnes transgenres ».
Je les cite volontairement textuellement car il est important de comprendre qu’il ne s’agit pas ici de mon opinion personnelle, mais de la position officielle d’une organisation qui prétend défendre la liberté académique.
Je me désolidarise complètement de ces déclarations.
Je considère que ces qualifications sont inacceptables et idéologiquement tendancieuses. Je partage entièrement la position de Women’s Internationaal Declaration. Je considère que son travail est une tâche légitime du féminisme, et je suis fière de coopérer avec WDI.
Je n’ai jamais dissimulé que j’étais le contact de WDI en Géorgie et en Russie et que j’ai publié des contenus émanant de WDI sur mes plateformes, y compris les contenus auxquels j’ai contribué. C’est une attitude professionnelle ouverte et honnête.
Et c’est essentiellement ce sur quoi se base leur refus.
En d’autres termes, nous sommes face à une organisation qui prétend soutenir les chercheurs et qui, dans sa pratique, utilise un filtre idéologique : seuls ceux qui se conforment au programme trans sont soutenus, alors que tous les autres sont « effacés ».
Cela n’a rien à voir avec la science.
C’est un mécanisme idéologique de sélection et de pression. En quoi ce genre de positionnement « démocratique » serait-il meilleur que Poutine ?
Il s’agit d’un message tout à fait explicite : si vous collaborez avec les « mauvaises » organisations, si vous citez les « mauvais » auteurs, et si vous ne respectez pas le programme trans, vous perdez vos financements.
Je ne peux pas parler de féminisme en excluant d’éminentes représentantes de la deuxième vague simplement parce que les intérêts des « personnes trans » l’exigeraient. Dans ce cas, il ne s’agirait plus de féminisme mais de sa falsification.
Une politique qui exige que les chercheurs abandonnent une position critique de la théorie du genre et « effacent » effectivement un pan significatif de la théorie féministe n’est, essentiellement, pas meilleure que la politique de Poutine, qui détruit le féminisme universitaire parce qu’il n’est pas conforme aux prétendues « valeurs traditionnelles ».
Nous, chercheuses féministes russes, nous sommes prises entre deux feux.
D’une part, nous faisons face à une interdiction directe de la part de l’État : l’impossibilité de mener des recherches à cause des lois sur la « propagande » et de la pression des « valeurs traditionnelles ».
D’autre part, nous subissons la pression d’institutions européennes qui exigent une conformité idéologique et nous imposent en fait un programme particulier qui conditionne notre accès à leurs ressources.
Par conséquent, l’espace pour une recherche indépendante se réduit de tous côtés.
Pratiquement, voilà ce qui se passe :
Il s’agit en fait d’expulser le féminisme radical du champ universitaire. Il s’avère qu’on a tout simplement acheté la loyauté des scientifiques, des hommes politiques et autres personnalités publiques. Peut-être suis-je trop dure. Mais je crois en la raison humaine, et je crois que les gens raisonnables ne peuvent pas souscrire à ces balivernes. Par ailleurs, nous sommes plus de 50 000 à avoir signé la Déclaration.
Il est fondamental que nous préservions notre héritage de féminisme radical et que nous empêchions sa falsification idéologique.
C’est la raison pour laquelle je recherche des plateformes universitaires et publiques, des publications, et des organismes de financement qui soutiennent l’indépendance intellectuelle – et qui n’exigent pas des chercheurs qu’ils s’adaptent à des exigences idéologiques changeantes en échange de la possibilité de travailler et de publier.
Parce que, dans le cas contraire, ce à quoi nous avons affaire n’est plus de la science, mais une mainmise sur la science.
Tatyana Suhareva
28 avril 2026
Traduction de l’anglais : Annie Gouilleux pour WDI France