Introduction à son œuvre : son autobiographie

Trigger warning, My Lesbian Feminist Life

« Ce livre raconte la vie d’une féministe lesbienne, activiste et théoricienne, et de son époque.1 »

C’est ainsi que Sheila Jeffreys présente son autobiographie. On peut parler d’œuvre, car Sheila Jeffreys a écrit seize livres, tous consacrés au féminisme et aux femmes. À ses yeux, être lesbienne est un choix politique qu’elle défend avec conviction et brio, honnêteté et rigueur, et une bonne dose d’humour quelque peu empreint de nostalgie. Et bien que la plupart des femmes ne soient pas lesbiennes, même chez les féministes, son choix de vie politique est riche d’enseignements pour toutes les femmes, enseignements que nous ignorons à nos risques et périls.

Bien que ce ne soit pas une spécificité française, le milieu de l’édition française est en partie sous le joug de l’idéologie transgenre de même que l’université, les médias, etc. Nous avons besoin d’une maison d’édition dirigée par des femmes, sans ingérence masculine, ne publiant que des femmes engagées, d’une manière ou d’une autre, dans notre lutte contre la domination masculine. C’est ce que les féministes australiennes ont fait en créant Spinifex Press. Comme l’a démontré Renate Klein2, qui a parfaitement décrit ce processus, faire une place à des hommes, fussent-ils pro féministes, c’est prendre le risque d’un dévoiement de notre parole à leur profit. C’est exactement ce qui s’est produit dans les Women’s Studies transformés en études de genre. La même chose s’est produite en France avec les « études féminines. »

Si ce livre est intitulé Trigger Warning, qui signifie « avertissement » « coup de feu tiré en l’air », ce n’est pas par hasard. Car on peut dire que l’œuvre de Sheila Jeffreys a été invisibilisée en Europe, en France en particulier où pas un seul de ses livres n’a été traduit. En Grande-Bretagne, elle ne peut plus s’exprimer publiquement même sur les plateformes féministes. Elle a plus de succès en Espagne où la lutte contre l’idéologie transgenre est plus intense. Voici comment elle explique le titre de son autobiographie :

« Ce titre s’explique par le fait qu’aujourd’hui, on considère que mon travail, sinon ma propre personne, doivent être précédés d’un avertissement. À l’apogée du Mouvement de Libération des Femmes (MLF) des années 1970 et 1980, le travail politique que je partageais avec d’autres féministes révolutionnaires était controversé, mais il était cependant influent. Le féminisme était à son apogée et nos critiques radicales de la sexualité, de l’hétérosexualité et de la violence sexuelle masculine étaient connues et commentées dans les médias ‘‘malestream’’3. Lorsque le féminisme a commencé à décliner sérieusement au XXIe siècle, cette politique radicale a été occultée. On déclare que la politique radicale influente des années 1980 est désormais blessante et dangereuse. […] Ceci est particulièrement vrai lorsqu’on parle de la violence masculine et de sujets comme la pornographie et la prostitution. Ce sont les sujets qui étaient au centre des préoccupations du MLF des années 1970 et 1980, et pourtant dès 2010, on les a trouvés trop perturbants pour être abordés. Ces dernières années, de jeunes activistes m’ont accusée de rendre leurs espaces dangereux par ma simple présence lors d’une action, et on s’est servi du danger que je représente pour exiger que je ne sois pas invitée à participer à des conférences.4 »

Heureusement, les choses évoluent un peu (dans le bon sens) et Sheila Jeffreys peut de nouveau s’exprimer en public grâce au WDI (Women’s Declaration International dont une branche est active en France), créé en 2019 et dont elle a corédigé la Déclaration.

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Sheila Jeffreys introduit ensuite le contexte de son engagement féministe :

« Ma vie de féministe s’est déroulée sur fond de changement social et économique significatif qui a accru les opportunités qui m’étaient offertes, facilité mes expériences et leur a donné forme. […] Les jeunes filles comme moi ont grandement bénéficié des changements sociaux des années 1960, car nous avons pu disposer de bourses conséquentes ; ils ont permis à une vague de nouvelles candidates issues de catégories sociales telle la classe ouvrière, d’entrer à l’université, ce qu’elles n’auraient jamais songé à faire autrefois. Les femmes qui sont alors entrées en masse à l’université ont constitué l’une des forces motrices du MLF.5 »

Le MLF des années 1960 a obtenu des avancées considérables en termes de statut et de droits des femmes ; elles sont entrées massivement sur le marché du travail, dans l’éducation supérieure ; les hommes ont cessé d’être le seul « soutien de famille ». Mais à l’instar du droit à la contraception et à l’avortement, l’entrée des femmes sur le marché du travail n’était pas sans présenter des avantages pour les hommes, du moins ceux qui disposaient des moyens de production et d’une main d’œuvre abondante et meilleure marché.

Mais au point où nous en sommes, en France par exemple, le bilan est plus mitigé. Le droit à la contraception a offert aux hommes un accès accru au corps des femmes, accès dégagé de toute responsabilité sous couvert de « libération sexuelle ». Je me souviens qu’il était souvent difficile de se soustraire à cette « libération ». En France, par exemple, les femmes n’ont pu ouvrir un compte en banque personnel qu’en 1965 et ont pu intégrer le marché du travail sans l’autorisation du mari en 1966. Et l’égalité salariale n’est toujours pas devenue réalité, les emplois occupés par les femmes ont été dévalorisés. En outre, entrer sur le marché du travail pour une mère de famille signifie encore accomplir une double journée, le partage des tâches demeurant très inégal.

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Sheila Jeffreys devient féministe en 1973. Avec d’autres féministes, elle fonde un courant « féministe révolutionnaire ». :

« Toutes les modifications du statut des femmes dans la sphère publique ont une grande importance et témoignent de la force et de la réussite du MLF, mais ce n’est pas dans cette lutte pour l’égalité des chances que je me suis investie. Mes sœurs d’armes et moi avions entrepris un travail d’analyse de la sexualité et nous contestions les nombreuses formes différentes que revêt la violence masculine envers les femmes. Cela représentait un grand bond en avant. Le MLF disait ‘‘le personnel est politique’’ et se concentrait de manière inédite sur l’aspect politique de la vie privée et sur la reconstruction radicale du moi afin de créer une nouvelle forme de liberté pour les femmes. Car après tout, le foyer est le creuset où naît la capacité des filles et des femmes à imaginer leurs vies. Le côté le plus révolutionnaire du MLF était la critique de l’hétérosexualité en tant qu’institution, et non pas en tant que simple préférence sexuelle. […] Nous avons fondé un lesbianisme politique, et des milliers de femmes ont choisi de devenir lesbiennes en signe de résistance politique. Mon choix, de devenir lesbienne, a donné forme au reste de ma vie privée et politique. Nous avons compris, mieux que toutes les féministes avant nous, qu’il n’y aurait pour les femmes aucun véritable progrès dans la sphère publique tant qu’elles seraient asservies dans la sphère privée.6 »

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En 1990, Sheila Jeffreys a terminé ses études d’histoire, mais elle peine à obtenir un poste d’enseignante. Elle part pour l’Australie enseigner le féminisme et la sexualité à l’université de Melbourne. Elle y restera 24 ans jusqu’à sa retraite en 2015. Elle vit désormais en Angleterre.

« Ce qui me frappe, cependant, alors qu’on assiste aujourd’hui à une nouvelle vague de féminisme, c’est un contexte si dénué d’espoir si on le compare aux années 1960 et 1970. On croyait alors vraiment non seulement qu’un profond changement social était possible, mais qu’il était en train d’advenir. Le climat social actuel est très différent. La menace que représentent le changement climatique et la grande extinction signifie qu’il ne nous reste peut-être plus que quelques décennies pour imaginer comment rendre nos vies plus équitables. Des décennies de capitalisme voyou ont défait nombre de progrès vers l’égalité et la mobilité sociale réalisés après la Seconde Guerre Mondiale et ont déchaîné une nouvelle vague de politique de droite dans toute l’Europe et les Amériques. 7»

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Si « on ne naît pas femme », on ne naît pas non plus féministe, et il faut peut-être d’abord devenir femme avant de devenir féministe.

Suivons pas à pas l’évolution de Sheila Jeffreys. Elle naît en 1948, en Allemagne où est stationné son père avec les troupes d’occupation. Elle a deux sœurs aînées (nées respectivement en 1937 et en 1942). Au gré des mutations paternelles, elle vit en Angleterre, à Malte, et de nouveau en Angleterre.

Ses parents sont issus de la classe ouvrière et elle sera la première personne de sa famille à intégrer l’université.

Enfant, elle aime les animaux, la nature et la lecture. Elle est bonne élève mais s’ennuie rapidement. Elle se dit « fougueuse et obstinée ». Sur son évolution intellectuelle, elle dit ceci : « Les choix de lecture de mon père ont influencé la femme que j’allais devenir. Il achetait deux journaux, le quotidien Telegraph, et le News of the World le dimanche. J’étais fascinée par The News of the World, hebdomadaire spécialisé dans les scandales sexuels ; il a disparu en 2011. Que je puisse le lire inquiétait ma mère. Mais puisque mon père était déterminé à le lire, on ne pouvait pas m’en empêcher complètement. J’ai pu suivre dans ce journal l’affaire Christine Keeler en 1961 (qui concernait la prostitution, le proxénétisme, un ministre, des fuites sécuritaires) dans tous ses détails, ainsi que nombre d’histoires d’inconduite sexuelle. Une fois adulte, la sexualité masculine était le sujet principal de ce que j’écrivais et théorisais, grâce à cet hebdomadaire, c’est un sujet que je connais particulièrement bien. J’ai écrit un certain nombre de livres à ce sujet et j’ai toujours pensé que la sexualité est au cœur du pouvoir masculin. 8»

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Ses bons résultats scolaires lui permettent d’intégrer une grammar school (école secondaire dans laquelle ne sont admis que les élèves du primaire ayant de bons résultats, alors que les comprehensive schools accueillent tous les élèves). Elle bénéficie de cours d’élocution (les Britanniques sont très sensibles à l’accent d’un interlocuteur, révélateur de ses origines sociales et donc souvent de son niveau d’éducation). Certains professeurs disent qu’elle possède un esprit critique très développé.

En classe de 6ème, son amie Lynn meurt (sans doute d’un problème cardiaque). Sheila en est très affectée et devient résolument athéiste, ce qui n’est pas forcément facile à vivre (bien qu’elle n’en parle pas) dans une famille presbytérienne pratiquante.

Dès l’âge de 14 ans, elle adhère à des organisations qui font campagne contre la maltraitance envers les animaux et la peine de mort (abolie en 1969 au Royaume Uni). À la même époque, elle s’engage politiquement chez les Young Liberals (aile jeunesse des Liberal Democrats ou Lib Dem). Voici comment elle l’explique : « Parce que je m’intéressais aux problèmes sociaux, et à la maltraitance envers les animaux, on aurait pu s’attendre à ce que je m’intéresse aux socialistes (Labour Party), mais j’ignorais leur existence.9 » 

À l’âge de 16 ans, avec sa meilleure amie Heather, elle devient observatrice pour son école d’une organisation soutenue par l’UNESCO, l’éducation à la citoyenneté mondiale. Elles sont responsables du tableau d’affichage du lycée dédié aux affaires internationales. 

« J’ai beaucoup appris et le temps que j’ai passé à m’occuper de cette organisation a été déterminant dans mon évolution. J’étais devenue une pacifiste enthousiaste et j’ai même représenté mon école lors d’un débat dans un lycée de garçons de la région, je me suis exprimée contre la participation des nations occidentales à la guerre du Vietnam.10 »

Elle s’inscrit également dans un club d’art dramatique. Par contre, elle n’est pas sportive.

Quand vient le moment de s’inscrire à l’université, un de ses professeurs lui conseille de postuler à l’université d’Oxford, car ses résultats le lui permettent :

« Je pensais qu’Oxford était une université pour les gens chics et je m’y opposais politiquement, mais j’avais aussi sans doute peur, je ne pensais pas que ces vénérables universités étaient destinées à des filles comme moi. Si j’avais suivi son conseil, ma vie aurait sans doute été très différente, comme cela semble être le cas de tous ceux qui entrent dans de prestigieuses universités.11 »

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À l’âge de 18 ans, elle entre à l’université de Manchester pour y étudier l’histoire.

C’est le début d’une période difficile dans sa vie. Elle découvre que les jeunes gens avec qui elle étudie et avec qui elle aimerait avoir des échanges intellectuels intéressants ne s’intéressent guère à « la vie de l’esprit » mais beaucoup au sexe.

Est-ce ce sentiment de malaise personnel qui la pousse à désirer « avoir de l’allure » et à suivre la mode ? C’est une recette éprouvée lorsqu’on manque de confiance en soi. Une photo de cette époque la montre vêtue à la manière des étudiantes de cette époque : pantalons extra-larges, longs cheveux pendants de chaque côté du visage (teints en blond doré précise-t-elle), yeux charbonneux. C’est une jolie fille. Ce sont ses sœurs aînées qui lui servaient de modèles. En 2005, elle consacrera un livre à ces pratiques, Beauty ans Misogyny Harmful Cultural Practices in the West, dont je reparlerai. Cette plongée dans la féminité sera d’assez courte durée ; elle y mettra fin en 1971 après avoir lu La politique du mâle de Kate Millet.

Son entrée dans la vie sexuelle est également assez représentative d’une époque qui prônait la libération sexuelle. Les pages que Sheila Jeffreys y consacre sont d’une grande honnêteté, teintée d’humour. Mais sa souffrance à l’époque est bien réelle :

« Je pensais être progressiste et j’avais hâte d’entamer ma vie sexuelle, même si je n’avais aucune raison de croire qu’elle serait passionnante ; et pendant ma première année à l’université, je n’ai trouvé personne avec qui il aurait valu la peine de m’accoupler. […] J’avais beaucoup de mal à m’enthousiasmer pour une relation sexuelle pénis-dans-vagin, et ce détachement allait rapidement devenir plus sévère.12 »

Car au moment de s’engager dans un rapport sexuel avec pénétration, elle a une sorte de crise d’angoisse et on la persuade de consulter une psychiatre. Cette dernière fait un diagnostic de syndrome de dépersonnalisation, dont voici la définition :

« Le trouble de dépersonnalisation/déréalisation est caractérisé par une sensation persistante ou récurrente de détachement de son propre corps ou de ses propres processus mentaux, en se sentant comme un observateur extérieur de sa propre vie (dépersonnalisation) et/ou par une sensation de détachement de son environnement (déréalisation).13 »

Après vérification du diagnostic dans un manuel de psychiatrie, Sheila Jeffreys constate qu’elle coche toutes les cases. Sa psychiatre lui a prescrit des antidépresseurs qu’elle va prendre pendant plusieurs années.

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Cet épisode est très intéressant, et c’est un témoignage peu fréquent. Personnellement, j’ignorais l’existence de ce trouble alors que je l’ai ressenti toute ma vie, je n’avais pas les mots pour le dire. Et je pense aussi que, de nos jours, une jeune fille qui consulte pour ces motifs de difficultés sexuelles et psychiques a de fortes chances de recevoir un diagnostic de « dysphorie de genre ». Aujourd’hui comme hier, il vaut peut-être mieux éviter les psychiatres. Celle que Sheila Jeffreys a consultée s’est bornée à lui proposer une adaptation chimique.

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Mais elle n’en a pas encore fini avec ce problème. Munie de ses antidépresseurs et entrant en troisième année d’université, elle est bien décidée à ne pas rester vierge.

« Pour ma première tentative, j’ai choisi un étudiant en médecine, car je redoutais qu’on confonde mon anus et mon vagin et qu’on utilise le mauvais trou, il me fallait donc un expert. […] tout s’est bien passé […] et à partir de ce moment, j’ai eu des rapports sexuels avec un large éventail de jeunes gens, dont j’ai depuis longtemps oublié le nom, du moins pour la plupart d’entre eux. […] Mais je trouvais les rapports sexuels pénis-dans-vagin ennuyeux.14 »

Rétrospectivement, Sheila Jeffreys reconnaît avoir eu de la chance de ne pas être violée. Elle pense que ce serait improbable aujourd’hui dans les mêmes circonstances, la pornographie ayant pris une extension redoutable.

Elle devient socialiste en 1970, puis féministe et lesbienne dans la foulée.

« Aujourd’hui encore, le féminisme éclaire ce que je fais de ma vie, il est le système politique et éthique qui guide mes actes15. »

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À la découverte du féminisme – Les années 1970

« Lorsque j’ai subi un harcèlement sexuel en préparant ma licence à l’université de Manchester en 1969, je ne disposais pas d’une analyse politique susceptible de m’expliquer ce qui m’arrivait.16 »

Elle réussit brillamment sa licence malgré son tuteur-harceleur qu’elle a éconduit et dont les mauvaises notes ont été rectifiées par un examinateur extérieur. Mais on ne lui propose pas de préparer une seconde licence, elle ne songe pas à un doctorat ne sachant pas très bien de quoi il s’agit. Elle ne possède pas les codes sociaux qui permettent aux étudiants de s’assurer la bienveillance de leurs tuteurs. Il n’y a pas de professeure d’histoire à Manchester, elle n’a pas de modèle féminin. Toutefois, grâce à ses résultats, elle obtient deux bourses pour préparer un master, l’une de la part de l’université et l’autre de la part de l’État. Avant de les utiliser, elle tentera une formation à l’enseignement, mais l’abandonnera. Elle ira travailler dans un service de fourniture d’électricité à Chelsea, environnement qui ne lui convient pas du tout. Elle traîne toujours sa dépression et finit par retourner à Manchester pour préparer un master.

Il s’agit d’un master sur l’histoire sociale de la fin du XIXe siècle et du début du XXe siècle. Il lui permet de faire la connaissance des suffragettes et l’introduit au féminisme.

Elle évolue dans le milieu hippie, fume de la marijuana et prend même du LSD ; mais ce milieu ne lui convient pas non plus car il manque de stimulation intellectuelle. Elle n’y restera pas longtemps. Mais cet épisode de sa vie n’a pas que des inconvénients (comme une addiction de 14 ans à la cigarette). Au contact des hippies, elle devient végétarienne par intérêt pour le bien-être animal, et ensuite pour des raisons de santé ; elle s’intéresse à l’écologie :

« Les années 1970 ont vu naître un nouveau courant écologique féministe, dont faisait partie Mary Daly, la philosophe féministe radicale. Dès la fin des années 1980, les écrits passionnés et intellectuellement captivants de ces féministes sur ce sujet ont été poursuivis et approfondis par l’ouvrage posthume d’Andrée Collard (préface de Mary Daly), Rape of the Wild 17(1988) et celui de Carol Adams, La politique sexuelle de la viande : une théorie critique féministe végétarienne18. […] Les ouvrages de ces philosophes féministes, qui déclarent que les femmes font comme les animaux partis de la nature en proie aux désirs masculins de dompter et d’exploiter la nature sauvage, continuent à m’inspirer. Elles nous ont permis de comprendre que le sort des femmes est comparable à celui des animaux femelles dans le cadre de l’élevage reproductif, par exemple, et dans le cadre du foyer pour les victimes d’hommes violents. Dans les années 1990, j’ai enseigné la libération des animaux dans le cadre d’un cours de politique pour les étudiants de première année à l’université de Melbourne. Je n’ai jamais rien écrit à ce sujet et je considère que c’est une lacune dans mon œuvre, car ce sujet reste au centre de mes préoccupations.19 »

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Après l’obtention de son master (18 mois de bonheur, dit-elle), elle quitte Manchester et postule à un poste d’enseignante dans un internat de jeunes filles près de Newsbury dans le Berkshire. Elle adopte aussi son premier chat.

Downe House, l’internat où elle enseigne, est un établissement plutôt huppé qui accueille les filles d’industriels ou d’écrivains en vogue. Une fois réussi le « test de respectabilité » du premier jour de classe, c’est une expérience intéressante et elle s’entend bien avec ses élèves. Mais certains membres de l’équipe enseignante ne la trouvent pas assez bien née. Elle passe deux ans dans cet établissement (1971-1973). C’est là qu’elle devient féministe en lisant La politique du mâle de Kate Millet et La femme eunuque de Germaine Greer :

« Le livre de Greer présentait l’essentiel du programme de liberté sexuelle hippie que j’étais en train de rejeter. Mais celui de Millet représente un tournant décisif dans ma vie. Avec une intelligence féministe digne d’un légiste, elle analysait les valeurs mêmes de la révolution sexuelle dont je tentais de m’extirper. Elle montrait comment l’élite intellectuelle masculine aux États-Unis et ailleurs avait, au nom du progressisme, banalisé la haine pornographique des femmes dans leurs romans, des hommes comme Henry Miller et Norman Mailer. Il devenait évident que les valeurs de la ‘‘révolution sexuelle’’ que je m’étais remarquablement efforcée de réaliser étaient celles de la domination masculine et de la haine des femmes. Je ne me le suis pas fait dire deux fois et j’ai entrepris de réviser tout ce que je savais sur le sexe et les rapports entre les sexes.20 »

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Elle commence à changer, retourne à Manchester pour y suivre une formation à l’enseignement.

Elle rejoint le groupe féministe du syndicat des enseignants (NUT : National Union of Teachers), et elle commence à élaborer sa pensée.

« Les bonnes féministes du groupe m’ont beaucoup appris, mais j’évoluais dans une optique un peu différente. C’étaient des féministes socialistes, et même à ce stade précoce, j’ai dû leur paraître un peu radicale. Je voulais parler de la domination masculine, pas seulement des femmes et du socialisme.21 »

Elle assiste à la Conférence nationale du MLF à Edimbourg en juillet 1974, étape importante dans son évolution.

Sa formation terminée, elle enseigne pendant un an dans une comprehensive school22du Derbyshire. Elle coupe ses cheveux longs décolorés, abandonne le maquillage, les jupes, l’épilation. Mais les élèves de ce collège sont assez difficiles et ses collègues plutôt misogynes.

Elle repart à Londres l’année suivante23 car elle veut participer au MLF. Elle trouve un poste de professeur dans un centre de formation permanente pour enseigner les « études libérales ». Il s’agit en fait d’enseigner les sciences sociales à des apprentis de l’industrie automobile âgés de 17 ans qui recevaient un enseignement technique. Elle y reste 3 ans.

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C’est une période importante dans son évolution féministe car elle est très impliquée dans le MLF. Voici la liste des groupes auxquels elle participe activement en tentant de définir ce qui lui importe le plus :

  • Campagne nationale en faveur de l’avortement ;
  • Groupe de parole de Twickenham ;
  • Groupe féministe socialiste de Londres ;
  • Groupe de femmes pour la santé mentale ;
  • Avec Sandra McNeill, création à la fin des années 1970 du groupe de parole féministe révolutionnaire anti-pornographique ;
  • Et plus tard, à Leeds, le groupe féministe révolutionnaire et le Collectif d’aide aux victimes de viol.

Sa propre expérience la pousse à s’intéresser à la santé mentale. Les féministes qui s’y intéressent à cette époque s’inspirent des mouvements de psychologie radicale et de l’antipsychiatrie.

Une nouvelle génération conteste la psychiatrie et la psychanalyse traditionnelles et propose de nouvelles manières d’aborder les problèmes :

« Notamment, la nouvelle sociologie radicale liait la santé mentale aux structures sociales telles la classe, la race, et l’oppression des femmes. On considérait que vivre sous l’oppression engendrait stress et contraintes qui menaient à la dépression, qu’on appelait ‘‘dépression nerveuse’’. Il allait de soi que les femmes étaient particulièrement exposées aux problèmes de santé mentale car il est stressant de vivre avec un homme et d’être entièrement responsable du travail domestique et des soins à ses enfants et à son mari. […]

Ce qui laisse perplexe aujourd’hui est la pénurie d’écrits et de prise de conscience féministes de ce qui relie la santé mentale des femmes à leur oppression. […] des jeunes femmes font aujourd’hui l’objet de diagnostiques pour des problèmes graves sans que cela leur permette de relier leur situation à leur condition de femmes. Elles se croient individuellement défectueuses, comme les femmes d’avant le MLF24. »

Avec d’autres femmes, elle fonde le West London Women and Health Group (groupe femmes et santé de l’ouest de Londres) en 1975 :

« Le féminisme m’a soignée en m’expliquant, de manière satisfaisante à mes yeux, pourquoi j’avais eu des problèmes de santé mentale. J’ai lu Les femmes et la folie de Phyllis Chesler et je n’ai plus jamais regardé en arrière.25 »

Ce groupe de femmes veut éviter aux femmes qui ont des problèmes d’aller à l’hôpital psychiatrique où les traitements incluent des électrochocs. Elles sont prêtes à veiller sur ces femmes en crise à tour de rôle, mais faute de demandes, elles n’auront pas à le faire. Alors elles mettent toute leur énergie dans la préparation de la première conférence sur les femmes et la santé mentale au Royaume-Uni, qui aura lieu en 1976 et sera décevante car des thérapeutes y assisteront et en profiteront pour recruter des clientes. À l’issue de cette conférence, Sheila Jeffreys écrit un article intitulé : « Réforme ou révolution : thérapie ou groupe de parole ».

« Je soutenais que la thérapie était individualisante et dépolitisante tandis que le groupe de parole, en s’occupant des problèmes qui sous-tendent la souffrance des femmes, préparait le terrain pour la révolution. Contrairement à la thérapie, qui tranquillisait les femmes, le groupe de parole conduisait à la colère qui menait à la guérison. 26»

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Naissance du féminisme révolutionnaire.

En arrivant à Londres en 1975, Sheila Jeffreys rejoint le groupe féministe socialiste où elle rencontre Sandra McNeill. Leur amitié décuple leur énergie ; elles commencent à critiquer les idées et les pratiques du féminisme socialiste et à élaborer une politique différente. Elles critiquent ce qu’elles appellent « les femmes et… »

« Puisqu’on ne pouvait pas évoquer la domination masculine et qu’on ne reconnaissait pas le pouvoir masculin, les féministes socialistes devaient se limiter à des sujets qui rentraient dans le cadre de l’agenda socialiste malestream, ceux qui avaient de l’importance pour les hommes plutôt que ceux qui les contestent. Ces sujets incluaient l’Irlande et les femmes, et les femmes et l’impérialisme, par exemple, mais certainement pas les femmes et les hommes.27 »

L’écart entre elles et les autres femmes du groupe se creuse définitivement lorsqu’elles veulent aborder le sujet de la sexualité. Elles ne peuvent pas le faire sans faire un problème de la sexualité masculine et « cela excédait les limites acceptables du discours féministe socialiste 28». Les féministes socialistes abordent la sexualité exclusivement dans le cadre de la « libération sexuelle », qui était positive à leurs yeux.

Les articles de Sheila Jeffreys et de Sandra McNeill sont refusés, on les oublie dans la liste d’invités à une conférence, dans la liste de participation à une réunion, à un évènement, à une préparation de projet, etc.

« Il devenait évident qu’il nous serait difficile de rester dans le féminisme socialiste parce que les féministes socialistes pensaient que le problème des femmes était l’État capitaliste et non les hommes. Elles ne pouvaient pas reprendre à leur compte notre analyse de la place que tenaient la violence et la sexualité masculines dans l’oppression des femmes.29 »

La rupture est inévitable : « Toute interprétation de l’oppression des femmes qui ignorait l’appropriation du corps des femmes par les hommes passait à côté de son fondement même.30 »

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Le féminisme révolutionnaire.

En avril 1977, la Conférence nationale du MLF a lieu à Londres. Sheila Jeffreys écrit un article intitulé « Nous avons besoin d’un féminisme révolutionnaire : contre la captation libérale du MLF ! ». La vision libérale à laquelle elle s’oppose impute l’oppression des femmes à des rôles sexuels rigides. Elle pense qu’il existe un système d’oppression qui doit être analysé car il est basé sur l’appropriation du corps des femmes et de la reproduction. Elle pense aussi que le MLF manque sérieusement de théorie et que pour reprendre le contrôle de leurs vies, les femmes ont besoin de théorie et de stratégie. « Pour ce faire, il faut identifier le groupe dominant, le fondement de son pouvoir, ses méthodes de contrôle, ses intérêts, son évolution historique, ses faiblesses et les meilleures méthodes à adopter pour détruire son pouvoir.31 »

Les féministes révolutionnaires se concentrent sur une théorie de la sexualité et de l’hétérosexualité.

Quelques mois plus tard et suite à l’article de Sheila Jeffreys lors de la conférence nationale du MLF, une conférence est organisée à Edimbourg par le groupe féministe radical d’Edimbourg, conférence intitulée « Vers une théorie féministe radicale de la révolution ».

Le point central de cette conférence porte sur les tactiques d’organisation et l’élaboration de la théorie, par exemple la définition de la classe de sexe. La violence sépare les hommes et les femmes, les crimes violents ne sont pas spécifiques d’une classe économique.

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La violence sexuelle.

La lutte contre les violences sexuelles sera au cœur des préoccupations de Sheila Jeffreys pour le reste de sa vie. Avec son amie Sandra, elles créent le London Revolutionary Feminist Anti-Pornography Consciousness-raising Group (groupe de parole féministe révolutionnaire anti-pornographie de Londres) à l’été 1977. C’est une innovation, le premier groupe de ce genre au Royaume-Uni. Parler de la pornographie est révolutionnaire et cela transforme leur vie. À cette époque, la pornographie se présente sous forme de magazines et éventuellement de cassettes vidéos, elle ne s’étale pas partout et la pédopornographie est encore dans l’enfance.

« Si on la compare à l’extraordinaire cruauté de l’industrie pornographique en ligne contre laquelle luttent les féministes d’aujourd’hui, celle de cette époque semblerait presque bénigne. Cette industrie en était à ses débuts, mais nous avons immédiatement compris ses valeurs et sa portée. L’analyse féministe radicale la plus importante, Pornographie, les hommes s’approprient les femmes d’Andrea Dworkin n’avait pas encore été écrit et nous avons dû élaborer notre propre interprétation […] Nous avons défini la pornographie comme ‘‘toutes les formes visuelles et verbales d’humiliation des femmes pour exciter sexuellement les hommes […] et l’humiliation des femmes en vue d’un gain économique, par exemple la publicité et le spectacle’’32 »

La pornographie est aussi un élément du « contrôle social des femmes » car elle sape leur dignité et leur force.

Elles placardent des affiches sur les vitrines des sex-shops. En 1978, pour la Conférence nationale du MLF, elles créent une exposition avec des photos glanées dans les magazines (pornographiques). Certaines féministes protestent, disent que ces photos les blessent et qu’elles préféreraient ne pas les voir : «  Nous découvrions un problème qui hante les campagnes féministes contre la pornographie depuis lors […] On tire sur le messager. 33»

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Le groupe révolutionnaire féministe de Leeds.

En septembre 1978, Sheila Jeffreys déménage à Bradford dans le West Yorkshire pour préparer un doctorat avec Jalna Hanmer. Elle veut faire porter sa thèse sur les abus sexuels envers les enfants dans leurs familles, c’est-à-dire l’inceste.

Mais sa thèse prend une orientation différente lorsqu’elle prend conscience qu’avant la Première Guerre Mondiale, des féministes avaient déjà fait campagne contre les abus sexuels envers les enfants perpétrés par des hommes, et que ces campagnes remarquables ont disparu de l’histoire officielle.

Cette thèse deviendra son premier ouvrage, The Spinster and Her Ennemies (la vieille fille et ses ennemis) ; j’en reparlerai.

Elle rejoint le groupe féministe révolutionnaire de Leeds qui existe déjà. Dans ce groupe, ses idées vont se clarifier et se renforcer. On y parle notamment de « séparatisme tactique », c’est-à-dire que les femmes doivent se réunir et travailler sans les hommes pour préparer leur révolution ; dans la même veine, on y parle aussi de « lesbianisme politique », j’y reviendrai.

Sheila Jeffreys rejoint également ce qui va devenir le Collectif d’aide aux victimes de viol. Ces groupes s’inspirent des livres de Susan Brownmiller (Le viol, 1973) et de Diana Russell (The Politics of Rape, la politique du viol, 1974). Elles considèrent que la colère de ces victimes est légitime et doit être canalisée dans la révolte et non dans la thérapie individuelle qui va malheureusement s’imposer lorsque ces centres seront institutionnalisés, professionnalisés et subventionnés.

À cette époque, la violence masculine est symbolisée par Peter Sutcliffe, le « Yorkshire Ripper » (l’éventreur du Yorkshire) qui a massacré 13 femmes entre 1975 et 1980. Le groupe auquel participe Sheila Jeffreys proteste contre la défense de Sutcliffe qui veut le faire passer pour fou.

En 1978, le groupe entame une campagne contre la pédophilie et pour maintenir l’âge du consentement à 16 ans. Les groupes pédophiles gays sont soutenus par les hommes de gauche et demandent l’abolition de l’âge du consentement. Je reparlerai de tout cela en présentant les livres de Sheila Jeffreys qui a étudié ces problèmes en détail et dans une optique féministe. Nous avons d’ailleurs le même problème en France, comme en attestent les récentes révélations d’actrices et d’écrivaines.

***

Le groupe féministe révolutionnaire de Leeds se désintègre en 1980. Cette rupture part d’un incident qui se reproduira dans la vie de Sheila Jeffreys : elle est accusée d’être folle et/ou d’exercer une influence indue sur le groupe et sur la pensée des autres femmes. L’une d’elles, qui a quitté le groupe, envoie une lettre qui l’accuse de se comporter comme un homme et d’être une dominante :

« Le groupe a été dissous. Elle était douée pour dissoudre les groupes. Mais celles d’entre nous qui sommes restées avons produit une importante anthologie, The Sexuality Papers (1984, réédité en 2019) qui se concentrait sur l’interprétation de la sexualité masculine.

Je suis rentrée à Londres en 1980, découragée par ce qui se passait dans ma première relation lesbienne, mais aussi par la rupture dans le groupe de Leeds, et par le désaccord avec celles qui supervisaient ma thèse. À la fin de cette décennie, j’étais devenue une féministe révolutionnaire à ‘‘part entière’’. Je savais analyser ce qui opprimait les femmes, je savais quels étaient les problèmes les plus importants, et j’avais une tribu, les autres féministes révolutionnaires, enthousiastes. J’étais aussi devenue lesbienne et cela constitue l’évolution la plus importante de ma vie sur le plan professionnel et politique.34 »

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Je n’en ai pas fini avec la biographie de Sheila Jeffreys que j’ai décidé de présenter « par épisodes » car elle renferme toute l’histoire du féminisme britannique depuis la fin des années 1960 et parce que je pense qu’elle présente des théories indispensables à un mouvement féministe. Ces théories pourraient nous éviter de « réinventer le fil à couper le beurre » à chaque nouvelle génération de féministes.

Annie Gouilleux

Lyon, le 25 janvier 2026

Relecture et corrections : Ana Minski


Notes

1 Sheila Jeffreys, Trigger Warning, My Lesbian Feminist Life, Spinifex Press, 2020, page1.

2 Voir Renate Klein sur lesruminants.com

3 Note perso : malestream est un jeu de mot sur mainstream, les médias mainstream/male sont les médias dominants dominés par les hommes.

4 Opus cité, pages 1, 2 et 3.

5 Opus cité, pages 2 et 3.

6 Opus cité, page 4.

7 Opus cité, page 6.

8 Opus cité, page 22.

9 Opus cité, page 26.

10 Opus cité, page 28.

11 Opus cité, page 29.

12 Opus cité, page 32.

13 Manuel MSD version grand public, consultable en ligne.

14 Opus cité, page 34.

15 Opus cité, page 39.

16 Opus cité, page 39.

17 Viol de la nature (sauvage). N’a pas été traduit en français à ma connaissance.

18 Traduit de l’anglais et publié au Passager clandestin en 2025.

19 Opus cité, pp.42 et 43.

20 Opus cité, page 44.

21 Opus cité, page 45.

22 Comprehensive school : c’est l’équivalent de nos collèges publics.

23 Au Royaume-Uni, les enseignants ne sont pas fonctionnaires et changer d’établissement ne passe pas par une demande (aléatoire) de mutation comme en France. Il existe un journal spécialisé dans lequel on trouve les postes vacants et il faut solliciter une entrevue avec le personnel de direction de l’établissement concerné.

24 Opus cité, pp. 48 et 49.

25 Opus cité, page 49.

26 Opus cité, page 51.

27 Ibidem.

28 Ibidem.

29 Opus cité, page 52.

30 Opus cité, page 53.

31 Opus cité, page 55.

32 Opus cité, page 59.

33 Opus cité, page 60.

34 Opus cité, page 66