Survivre à la prostitution, les voix qu’on ne veut pas entendre, témoignages, M Éditeur. Note de lecture du livre de Francine Sporenda (par Ana Minski)


Responsable rédactionnelle du site Révolution féministe, ex-membre du bureau de l’association féministe Les Chiennes de garde, Francine Sporenda rassemble dans cet essai les paroles de femmes prostituées ou sortant de prostitution, intellectuelles, militantes abolitionnistes.

Depuis plusieurs années, les féministes radicales, abolitionnistes de la prostitution et de la pornographie, sont insultées et agressées par des hommes, mais aussi des femmes, qui défendent le droit au « travail du sexe ». Ces témoignages sont éminemment politiques et permettent à toutes et tous de comprendre l’extrême violence du système prostitutionnel qui a été mis en place par et pour les hommes. Les paroles de ces femmes déconstruisent les représentations romantiques, utilitaristes, capitalistes, colonialistes, racistes et patriarcales qui sous-tendent les discours pro-proxénétisme servant le système prostitutionnel.

Ainsi que l’explique Sporenda, « dans l’élaboration des législations réglementaristes mises en œuvre en Europe au cours du XIXe siècle, toutes sortes d’autorités – juristes, sociologues, criminologues, médecins vénérologues et hygiénistes, etc. – ont été consultées, mais ni les personnes prostituées ni les femmes. » Trop longtemps, les paroles de ces femmes ont été ignorées, censurées, invisibilisées. L’adoption, dans plusieurs pays, des lois criminalisant le commerce du sexe a toutefois permis aux survivantes de la prostitution d’être enfin entendues.

Ce que nous disent ces femmes, c’est que la prostitution n’est jamais un choix, quand bien même une femme se prostituerait volontairement pour s’acquitter du loyer et des factures. La prostitution est un système qui se maintient grâce à la pauvreté, aux agressions sexuelles, à la misogynie, à la pédocriminalité. Déculpabiliser les victimes est indispensable pour les aider :

« De comprendre ce qui n’était pas de ma faute m’a libérée : j’ai longtemps vécu avec l’idée que, comme je n’avais personne à blâmer pour m’avoir forcée à entrer en prostitution, j’étais en quelque sorte ma propre abuseuse sexuelle. Je pense que la conviction d’être maîtresse de nos choix peut éventuellement être la plus grande source de souffrance et de refus de changer de ‘‘lentille’’, de grille d’analyse, quand on s’y cramponne. Les femmes qui défendent l’industrie du sexe sont allergiques à l’idée de se percevoir comme une victime ; c’est pourtant ce qui m’a libérée de ma culpabilité ; de comprendre qu’il y a avait tout un système, un conditionnement et une organisation sociale bien plus grande que moi au-dessus de moi qui facilitait et banalisait tout ça. » (Interview de Valérie Tender, p. 74)

« Plus de la moitié des prostituées ont vécu des sévices sexuels à un âge moyen de 10 ans, c’est important de le rappeler. On ne peut pas décemment demander aux personnes victimes de violences sexuelles dans l’enfance de comprendre et savoir comment gérer ces traumatismes quand cela nous arrive. Il faut énormément de temps pour que le cerveau puisse traiter cette information qui est difficile à contrôler et à guérir, c’est une charge mentale atroce. Pour revenir aux ‘‘prostituées volontaires’’ dont je fais apparemment partie, la décorporalisation est déjà faite dans l’enfance : la pédocriminalité fait tout le travail, les hommes n’ont qu’à exploiter nos failles à leur profit. Vous voyez ? Pas besoin de nous battre pour nous faire rentrer dans le rang, on s’oriente de nous-mêmes vers nos prédateurs. On retourne à quelque chose de connu et qu’on croit mériter. C’est un système bien rodé qui ne nous offre qu’une seule issue et qui travestit notre histoire en libre-choix. » ( Interview de Fiji Phoenix, p . 144)

Dans les pays occidentaux, l’âge moyen d’entrée en prostitution est de 14 ans. Les femmes pauvres, étrangères et issues de minorités y sont surreprésentées. La prostitution n’est donc ni un métier, ni un travail, elle est une torture que des hommes infligent à des enfants et à des femmes :

«  (…) elle est d’abord dans le fait même de subir des milliers de pénétrations non désirées, le plus souvent avec répugnance, de la part d’hommes habituellement méprisants, parfois violents et profondément sexistes. Et cette violence quotidiennement répétée laisse des traces : des années après leur sortie de la prostitution, ces survivantes en gardent des séquelles physiques et psychologiques dont certaines les poursuivront toute leur vie. » (p. 15) « Le corps ne fonctionne pas indépendamment du cerveau, séparer la tête du corps est impossible. On ne peut pas décemment croire que le sexe peut s’acheter seul, comme s’il était un produit détachable, comme s’il n’était pas relié à un corps, à une personne. C’est notre être tout entier qui est violé. » (Interview de Fiji Phoenix, p. 151)

Le système prostitutionnel est une exploitation génocidaire. C’est qu’il « n’existe pas d’activité – autre que la guerre – où autant de femmes sont systématiquement battues, violées, mutilées et tuées chaque année[1]1 Victor Malarek, Les prostitueurs. Sexe à vendre… Les hommes qui achètent du sexe, Mont-Royal, M Éditeur, 2013, p. 82-83., in Francine Sporenda, Survivre., p. 25.. » Voilà pourquoi de tels témoignages ne peuvent provenir que de survivantes :

« Quand on parle des personnes attaquées par l’industrie du sexe, il y a une grande différence entre la façon dont ils traitent les survivantes et les abolitionnistes. Quand ils attaquent les abolitionnistes, cela peut être très vicieux et horrible, mais ce n’est pas personnel, il n’y a pas ce sous-entendu qu’il y a pour les ex-prostituées : ‘‘Vous devriez être morte !’’ Parce que, quand les profiteurs de l’industrie du sexe nous parlent, ils sont furieux parce que nous sommes encore vivantes – et que nous n’oublions pas. La raison pour laquelle ils éprouvent une telle colère envers les survivantes, c’est qu’ils pensent que, pour que l’industrie du sexe puisse fonctionner efficacement, personne ne doit pouvoir se souvenir des conditions réelles de son fonctionnement – les prostituées doivent être tuées ou mentalement traumatisées et ne pas pouvoir ou vouloir en parler. Les survivantes sont perçues comme dangereuses par le lobby proxénète parce qu’elles se souviennent, elles risquent d’en parler aux gens, et eux veulent qu’il n’y ait aucun témoin de ce qui se passe dans la prostitution. Quand vous êtes menacée par l’industrie du sexe en tant qu’ex-prostituée, c’est plus qu’une question personnelle, vous avez vraiment l’impression qu’ils veulent vous liquider, ils pensent vraiment qu’il ne devrait pas y avoir de rescapées, que les prostituées usagées devraient juste disparaître et être remplacées par d’autres. Pour moi, c’est vraiment un génocide qui ne s’arrête jamais, mais c’est un génocide que personne ne voit… » (Interview de Rebecca Mott, p. 122)

Bien que survivantes du système prostitutionnel ou militantes à l’écoute des concernées et investies pour les aider, les abolitionnistes sont accusées de « putophobie » par les défenseurs de la propagande patriarcale.

« Encore un mot fabriqué par le commerce du sexe. C’est encore un mensonge, parce que cela dépeint les abolitionnistes comme haïssant les prostituées, comme si elles n’en ont rien à faire et qu’elles ne sont contre la prostitution que par pur moralisme. C’est encore une fois une complète inversion de réalité : c’est l’industrie du sexe qui voit les prostituées comme des sous-êtres et des marchandises utilisables et jetables à volonté. Ce sont au contraire les abolitionnistes qui voient les prostituées comme des personnes pleinement humaines. Quand les profiteurs de l’industrie du sexe utilisent ce mot ‘‘putophobie’’, c’est une façon très astucieuse de réduire au silence les survivantes de la prostitution, parce que si nous sommes vraiment telles qu’ils nous décrivent, cela signifie que les ex-prostituées sont dans une haine de soi si profonde que cela leur fait haïr toute personne qui est ou a été prostituée. Si nous soutenons l’abolition et le modèle nordique, nous sommes même accusées d’assassiner les autres prostituées ! C’est vraiment ridicule, parce que ce sont eux qui assassinent des prostituées tous les jours. C’est une stratégie particulièrement astucieuse parce que la plupart des survivantes, aussi fortes qu’elles puissent paraître, sont souvent dans la haine de soi, et en jouant là-dessus, ils peuvent nous faire taire très efficacement : c’est très difficile pour beaucoup d’ex-prostituées de demander de l’aide, parce qu’elles sont persuadées que personne ne peut les aider hors de ce milieu. Cette accusation de putophobie est risible, mais s’avère aussi très dangereuse. » (Interview de Rebecca Mott , p. 121)

Quand le débat qui oppose abolitionnistes et réglementaristes est médiatisé, c’est le plus souvent pour défendre ces derniers. De l’avis des « syndicats du travail du sexe », comme le Strass par exemple, des clients-prostitueurs et des proxénètes, la légalisation protégerait les prostituées. Cette mise en avant des personnes prostituées occulte le fait que les premiers bénéficiaires de la légalisation sont les proxénètes, qui pourront ainsi devenir des hommes d’affaires, et l’État, qui pourra récolter les impôts et taxes. En focalisant sur la prostituée, et son prétendu libre choix, les responsables de cette marchandisation des enfants et des femmes sont invisibilisés tout comme le fait que le système prostitutionnel est alimenté par la demande masculine. Les clients-prostitueurs sont les seuls à pouvoir véritablement refuser d’acheter des corps d’enfants et de femmes.

« La prostitution n’est pas la conséquence du choix des femmes, mais bien de celui des hommes de nous faire plier, de nous rendre disponibles, de nous acheter. Il n’y a pas grand-chose de plus sordide que de la prostitution de fin de mois, quand une femme le fait par urgence, pour ne pas perdre le peu qu’elle a ou pour subvenir aux besoins de ses enfants. Qui y a-t-il de plus sordide et de plus banalisé socialement ? Pourquoi se fout-on que des femmes soient prostituées (dans le sens de quelque chose qu’on leur fait) par des hommes ? » (Interview de Valérie Tender, p. 81)

« Cette objectification constante du corps féminin dépossède les femmes de leur propre humanité, il est temps de la leur rendre. Bien sûr que la libération de la parole des survivantes de la prostitution est importante pour dénoncer le patriarcat, mais je pense que, pour que les autres arrêtent d’être aveugles et sourds aux souffrances des femmes en situation de prostitution, il faudrait mettre en avant les hommes à la place des femmes. Quand on écoute les acheteurs parler des femmes prostituées, le doute n’est plus permis : ils mettent clairement en évidence leur droit en tant qu’hommes de se servir du corps féminin comme d’un sex-toy vivant, au détriment du droit des femmes à ne pas être violées pour survivre. C’est parce que les femmes sont toujours mises au-devant de la scène et les hommes toujours cachés dans les coulisses que tout le monde pense que les femmes sont opprimées par du néant. On fait de la prostitution un problème de femmes, alors que c’est un problème d’hommes. » (Interview de Fiji Phoenix, p. 151)

Prendre en compte le rôle des clients-prostitueurs est primordial pour mettre fin à la torture physique et mentale que subissent les personnes prostituées et pornographiées. Car ce sont eux qui commettent la majorité des violences. Les témoignages des survivantes disent tous la même chose : la majorité des clients sont des hommes ordinaires, jeunes ou vieux, de toute classe sociale, bien intégrés professionnellement et socialement, mariés et pères de famille. Ces hommes bien sous tous rapports sont pourtant des pédocriminels. La première chose que demandent les clients prostitueurs est l’âge de la personne prostituée et plus elle est jeune plus ils sont contents. Ce qui signifie que la pédocriminalité est systémique, rentable et normale. Nommer les agresseurs est donc une priorité pour lutter contre ces crimes.

« (…) leur désir est désir de soumettre plus que désir proprement sexuel : forcer une femme à avoir des rapports contre son gré, lui imposer une pénétration non désirée, ignorer ses refus et outrepasser ses limites, s’imaginer qu’on l’a fait jouir parce que faire jouir une prostituée, c’est lui arracher la reddition ultime, un trophée dont on se vante entre hommes ; de faire plier ainsi une femme à leur volonté, les prostitueurs disent dériver une irremplaçable confirmation virile et un sentiment de puissance hubristique : pendant quelques instants tarifés, ils sont les maîtres du monde. Comme le rappelle Victor Malarek, la prostituée ‘‘n’est pas là pour le sexe’’, elle est là pour être utilisée, dégradée et abusée ». (p. 99)

« Les clients étaient des ‘‘Messieurs tout le monde’’, ils n’avaient presque jamais l’air de fous ou de pédophiles typiques, ils avaient des jobs normaux, ils menaient des vies normales, ils étaient parfaitement normaux. Ça me choque toujours autant à quel point ces hommes étaient socialement intégrés – ces hommes qui payaient pour avoir des rapports sexuels avec une enfant. Ils n’avaient pas l’air de pédophiles, sauf quand ils étaient avec moi. Quand ils entraient dans la chambre, ou tout autre endroit où je me trouvais, ils laissaient tomber le masque, et quand ils avaient fini de me violer, ils le remettaient. Quand ils sortaient, ils n’étaient pas les pédophiles et les violeurs qu’ils étaient avec moi, mais des hommes d’affaires, des gardiens d’immeubles, des pères, des maris, des hommes qui allaient à l’église – ce qu’ils étaient pendant le jour. » (Interview de Kylie Gregg, p. 168)

« Je ne me rappelle pas qu’aucun homme n’ait fait demi-tour à cause de mon âge, peut-être ça s’est produit quand je n’étais pas là, quand ils donnaient l’argent aux proxénètes, mais aucun homme n’a changé d’avis quand il a vu que j’étais très jeune. Au contraire, pas mal d’hommes étaient très excités quand ils découvraient mon très jeune âge, je pourrais plutôt décrire l’expression de leur visage comme ’’agréablement surprise’’. Une fois, j’ai même entendu un homme qui disait à mes proxénètes : ‘‘Elle n’est pas si jeune que ça !’’ Je devais avoir 12 ans à l’époque. » (Interview de Kylie Gregg, p. 169)

La prostitution est aujourd’hui réglementée dans plusieurs pays – l’Allemagne, la Hollande, l’Australie, la Nouvelle-Zélande, l’Espagne, la Grèce, etc. Inséparable de la traite humaine à des fins d’exploitation sexuelle, elle ne peut, une fois légalisée, qu’augmenter le nombre de mineurs qui disparaissent chaque année pour répondre à la demande des clients-prostitueurs. La légalisation met donc en danger les enfants et les femmes :

« (…) on observe que c’est en général là où la prostitution est légalisée et normalisée que les agressions sexuelles sont les plus nombreuses, et c’est ce que met en évidence le taux de crimes sexuels, nettement plus élevé dans les 12 comtés de l’État du Nevada qui autorisent la prostitution que dans le reste des États-Unis où elle est illégale. Dès lors que la loi elle-même définit le corps des femmes et des enfants comme une marchandise pouvant être vendue et achetée, il est inévitable que certains considèrent qu’elle peut être volée. En règle générale, moins les femmes ont de droits, plus elles sont victimes de violences, parmi lesquelles la prostitution figure en première place. » (p. 13)

« (…) de la même façon que j’ai été manipulée par la propagande des proxénètes, j’ai été manipulée par l’État : ‘‘La prostitution, c’est juste un travail, c’est un service, ne soyez pas prude, vous devez l’accepter.’’ Essentiellement, l’État disait la même chose que mon proxénète, l’État l’a aidé à me prostituer. Notre législation aide les proxénètes à pousser les jeunes filles dans la prostitution, parce que prétendre que la prostitution est un travail ordinaire rend la violence et le crime organisé invisibles.» (Interview de Sandra Norak, p. 132)

« Pour ce qui est du nombre de femmes prostituées en Allemagne, on a des chiffres qui vont de 200 000 à 400 000, voire 1 million. La plupart des femmes prostituées en Allemagne n’y sont pas parce qu’elles rêvaient d’être prostituées toute leur vie, il y a beaucoup de traite, de prostitution forcée, de prostitution de pauvreté. Il y a surtout une demande très importante, et notre législation augmente encore cette demande en renforçant la notion que c’est un travail, qu’acheter du sexe est normal et que tout ce qu’il faut faire, c’est de réguler davantage. » (p. 136)

« Le résultat de la légalisation est que 1,2 million d’hommes visitent un bordel chaque jour en Allemagne – souvent sans même se dissimuler – et que 2 Allemands sur 3 ont acheté du sexe au moins une fois. La prostitution et le proxénétisme sont banalisés, vus comme un travail normal, des proxénètes sont des people invités dans des émissions de télé-réalité et jouent dans des séries télé. La prostitution est tellement acceptée socialement que des hommes d’affaires invitent leurs clients dans des bordels pour signer un contrat et que le coût de ces visites est considéré comme frais de représentation remboursables par leur compagnie et déductibles d’impôts. » (Interview de Sandra Norak, p. 315)

Au contraire, la criminalisation de l’achat de sexe, voté pour la première fois en Suède en 1999, est une révolution culturelle :

« (…) en criminalisant l’achat de sexe, elle accomplit l’inversion de la charge pénale qui faisait de la prostituée la cause unique et la coupable du fait prostitutionnel et ignorait délibérément la responsabilité de l’acheteur dans le commerce sexuel : désormais, les prostituées sont reconnues comme victimes d’un vaste système d’exploitation et de violences masculines, et ceux qui les exploitaient et les violentaient en toute impunité sont désignés par la loi comme criminels. La honte a changé de camp. Le pourcentage de Suédois·es qui soutient la loi est passé de 30 à 70 % en 10 ans. Parallèlement, la proportion d’hommes acheteurs de sexe est passée de 13,61 % en 1996 à 7,5 % en 2014, avec un chiffre de seulement 1% au cours de la dernière année sur laquelle porte l’étude citée. » (p. 228)

Les liens entre prostitution, pornographie et monde du crime organisé sont également soulignés.

« La plupart des clients sont de gros consommateurs de porno, et même si ce n’est pas le cas, ils le connaissent parce qu’il est omniprésent. Quand ils vont voir une prostituée, la plupart des clients vont lui demander de faire certaines choses qu’ils ont vues dans le porno. Quand vous travaillez dans un club, il y a toujours du porno sur les écrans de télévision. Beaucoup d’actrices du porno sont des prostituées, il y a interconnexion entre ces deux domaines. Quand elle s’adresse au public, l’industrie du sexe prétend que porno et prostitution sont distincts, mais ils savent très bien qu’ils sont liés. Et ils savent très bien que le client va attendre de la prostituée qu’elle fasse tout ce qui est montré dans le porno. » (Interview de Rebecca Mott , p. 125)

« J’ai eu souvent des hommes qui exigeaient que des films pornos soient projetés quand ils m’achetaient pour du sexe, ou qui voulaient essayer avec moi des scènes de porno qu’ils avaient vues chez eux. J’ai moi-même été utilisée dans des films pornos. » (Interview de Kylie Gregg, p. 169)

« ‘‘L’industrie du sexe’’ a un chiffre d’affaires annuel estimé à 186 milliards de dollars (14,6 milliards pour les États-Unis, 18 milliards pour l’Allemagne, 3,5 milliards pour la Suisse, etc.). Ces revenus sont générés par une quarantaine de millions de personnes prostituées à l’échelle mondiale. Au début du 21e siècle, le marché de la drogue connaissant une certaine saturation dans de nombreux pays et le commerce des corps féminins s’avérant plus rentable, les réseaux mafieux ont investi massivement ce secteur de l’économie souterraine, faisant de ce secteur de leurs activités celui qui connaît actuellement la plus forte progression. Autres facteurs de ce redéploiement du crime organisé vers l’industrie du sexe : le fait que la matière première du commerce prostitutionnel ne coûte presque rien et est facile à se procurer. Sans investissement au départ, une femme ou un·e enfant prostitué·e rapportent en moyenne de 150 000 à 200 000 dollars par année au vendeur. Et les risques sont moindres : la justice témoigne plus d’indulgence aux proxénètes qu’aux trafiquants de drogue, et l’insuffisance des moyens financiers mis à disposition par les États pour lutter contre la traite et le proxénétisme garantit une importante impunité aux trafiquants. » (p. 259)

Des travaux en psychotraumatologie permettent de mieux comprendre les conséquences des violences sexuelles, notamment celles subies dans l’enfance qui provoquent une dépossession de soi. La dissociation, l’emprise, la communication perverse, etc, amènent les victimes à accepter de vendre leur corps comme l’expliquent les travaux de Muriel Salmona, Ingeborg Kraus, Marie-France Hirigoyen, Gabor Maté et Lance Dodes. L’acte prostitutionnel, le viol tarifé, n’est pas sans conséquence pour le corps et l’esprit des victimes. C’est pour cela que les personnes prostituées consomment de l’alcool, des drogues dures, des médicaments divers, qu’elles s’absentent mentalement de leurs corps. Les viols répétés laissent de multiples séquelles :

« dépression, anxiété chronique, tentatives de suicides, anorexie et troubles de l’alimentation, maladies auto-immunes, fibromyalgie, toxicomanies, alcoolisme et syndrome de stress post-traumatique, etc. Pour Melissa Farley, 68 % de femmes prostituées souffrent d’un syndrome de stress post-traumatique, un pourcentage proche de celui des prisonniers ayant subi des tortures. » (p. 27)

Quel autre choix que celui de faire comme si tout était sous contrôle ?

« Pouvez-vous imaginer ce que c’est de ne pas savoir si vous allez pouvoir vous rendre au Jack in The box [un fast food] en bas de la rue sans vous faire agresser ? Vous ne pouvez pas vous permettre d’avoir l’air d’une victime, vous ne pouvez pas vous cacher sous une couverture et espérer être invisible. Donc vous faites exactement le contraire – les faibles et les timides sont les proies les plus faciles. Alors, vous parlez fort, vous vous comportez de façon agressive et vous vous mettez en avant. Vous prenez l’air teigneux et arrogant et vous prétendez que la survie est un choix. Si vous n’arrivez pas à vous en persuader, vous êtes vaincue d’avance, et vous attirez les requins qui sentent l’odeur du sang. Vous jouez les dures et vous montez dans les voitures avec l’air d’une femme qui sait se défendre. Mais vous avez peur chaque seconde de votre vie. Une fois, je suis montée dans une voiture, il y avait un doigt coupé à terre. Alors, oui, vous avez peur. » (Interview de Laurin Crosson, p. 30)

« Tous les êtres vivants de notre planète aspirent au bonheur et refusent la souffrance. C’est une évidence. Lorsque nous vivons des choses difficiles, le déni, la minimisation ou la normalisation de ce que nous vivons à ce moment-là nous permet de tenir debout et de survivre. Mieux vaut se dire que nous gérons, que finalement ce n’est pas si grave plutôt que d’admettre notre vécu invivable. » (Interview de Laurence Noëlle, p. 236)

Prostitution et pornographie ne sont pas du sexe, elles sont toutes deux des tortures qui réifient le corps des femmes dans le but d’assouvir les prétentions démiurgiques des prostitueurs. Elles sont intrinsèques à la domination masculine, sa culture du viol et son érotisation de la domination. La prostitution n’est pas naturelle, elle a une histoire, elle est culturelle et éminemment dangereuse pour les enfants et les femmes :

« Dans la prostitution, la mort est omniprésente. Elle s’insinue sous différents aspects. Elle est avant tout un suicide à petit feu. C’est une autodestruction de soi-même lente et douloureuse, que l’on y rentre de force ou par un soi-disant ‘‘choix’’. Puis il y a aussi la peur de mourir sous les coups, peur de mourir de désespoir, de solitude, peur d’être étranglée par un client, peur de mourir d’une overdose, etc. Puis, surtout, on retourne parfois cette envie de tuer sur nous même, pour éviter de le tuer, lui, le client qui nous dégoûte. » (Interview de Laurence Noëlle, p. 236 et 237).

C’est pour cela qu’il est scandaleux qu’encore aujourd’hui certains disent ne pas se sentir concernés :

« Une autre bêtise pas possible que j’entends de plus en plus est que certains disent ne pas avoir d’opinion sur la prostitution, car ils se disent ‘‘non concernés’’… C’est insupportable et tellement paresseux intellectuellement. C’est ne pas comprendre que, si la prostitution est tolérée et régulée, ça rend toutes les femmes prostituables… Et tous les hommes virtuellement prostitueurs ? Tout le monde est capable de comprendre ce qu’est et ce que cause la prostitution. Le féminisme radical place les intérêts des femmes en tant que classe au centre de son analyse et de sa déconstruction du patriarcat et du capitalisme, et le fait sans demander la permission, sans inclure l’opinion des hommes. Ces personnes ‘‘non concernées’’ (nous on les appelle des ni ni ; ni pour, ni contre) se désolidarisent ainsi de toutes les femmes et de la responsabilité d’empathiser et de réfléchir. Pire, ils n’écoutent que la parole des très bruyantes et publiques ‘‘happy sex workers’’ qui ne représentent même pas 5 % du panorama prostitutionnel. On a beau expliquer que toutes les études démontrent que la majorité (entre 85 et 95 %) des femmes en situation de prostitution disent vouloir en sortir si on leur demande vraiment, mais disent aussi ne pas savoir comment… Mais ce que les survivantes abolitionnistes, leurs allié·es et les psychotraumatologues ont à dire est nettement moins sexy que les lunettes roses que vendent le lobby pro-‘‘sex work’’, que nous préférons renommer le lobby pro-proxénète par honnêteté intellectuelle. » ( Interview de Valérie Tender, p. 83)

À la lecture du livre de Francine Sporenda, il ne fait aucun doute que lutter contre la prostitution et la pornographie, qui sont nuisibles pour la société toute entière, c’est lutter pour leur abolition et ce quels que soient leurs nouveaux visages. Le néolibéralisme et les nouvelles technologies participant au développement de nouvelles formes d’exploitation sexuelle. Cette lutte ne pourra se faire si les proxénètes et les clients-prostitueurs restent impunis. Ce sont eux qui achètent et trafiquent le corps des femmes et des enfants. La légalisation de la prostitution n’est pas autre chose que la légalisation du marchandage, de l’objectification des corps. La loi criminalisant les clients est donc un premier pas auquel il faut également ajouter des financements pour aider les femmes à sortir de la prostitution.

Ana Minski

relecture et correction : Lola

References

References
1 1 Victor Malarek, Les prostitueurs. Sexe à vendre… Les hommes qui achètent du sexe, Mont-Royal, M Éditeur, 2013, p. 82-83., in Francine Sporenda, Survivre., p. 25.

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