Sous les pavés, la sauvageresse (par Ana Minski)

Extrait d’un essai critique de la civilisation disponible prochainement chez M-editeur


La civilisation est une culture humaine spécifique née de l’accrétion de techniques autoritaires. Elle trouve ses chiffres de noblesse au XIXe siècle mais ses racines remontent aux premières domestications. C’est en effet pour compter les bœufs, les chèvres, les moutons qu’apparaissent les premières mesures. Le maître doit pouvoir compter ce qu’il a volé aux autres pour le contrôler et imposer une punition à celui qui oserait ouvrir les enclos et les greniers.

La domestication modifie également les relations au vivant et à la sauvageresse (1), participe au sentiment de suprématisme de l’humain adulte mâle. Que ce suprématisme soit la cause ou la conséquence de la domestication ne change rien à ce fait : la civilisation est une affaire d’hommes qui ont la prétention de s’approprier et de façonner l’univers à leur image. Image virtuelle et utopique d’un zéro, nouveau nombre d’or, miroitant une multitude en 3D sur une surface toujours plus infime : le pixel. Les relations que la domination des uns sur les autres instaure ne sont pas à négliger, elles sont la cause principale des destructions et des massacres qui ont cours depuis des siècles.

L’accroissement des villes, des monuments et des échanges, l’expansion des réseaux routiers, l’androformation (2) de la planète, ne pourraient se faire sans un accroissement démographique conséquent. Pour cela, il faut que les femelles, humaines et non humaines, engendrent. Mais aussi que l’enfant humain soit protégé des contingences de la sauvageresse, éloigné de ses bienfaits, de sa luxuriance, de ses merveilles, de sa spontanéité, de ses obscures beautés, de sa libre fertilité, pour être exposé à la cruauté des hommes. C’est que civiliser l’enfant humain, qu’il soit mâle ou femelle, en vue d’androformer la Terre et ses diverses formes de vie nécessite un polissage violent et traumatique : enclos, fouet, joug, mors, œillères, selle, étriers, étables, spéculum, épisiotomie, corset, abattoirs, zoos, prisons, camps, mines, usines, guerres, pauvreté, famines, incestes, viols, surveillance, contrôle global et total, etc. Les images que nous offre le monde civilisé sont une ode à la soit disant « destruction créatrice » comme si la créativité foisonnante de la vermine était comparable aux centres de traitements des données 2.0, ces entrepôts qui dévorent l’espace et modifient le temps humain, où les décibels des disques durs et des climatiseurs fonctionnent 24 heures sur 24 pour distribuer ad nauseam les milliers de selfies qui dévorent nos imaginaires. Cette « dictature de la visibilité » (3), invisibilise toujours plus les relations asymétriques, violentes et oppressives, entre dominants et dominés, entre exploitants et exploités, entre colons et colonisés ; les relations entre l’extraction des matériaux et les produits finis, les ingénieurs, les ouvriers et les utilisateurs. Cette invisibilisation permet aux dominants de nous vendre un rêve de liberté absolue, liberté tant vantée par les gérants de la société du nombre où tout est commensurable.

Ne nous leurrons pas, la censure existe, elle s’exprime à coup de tractopelles, de bulldozers, d’excavateurs, de tombereaux, de dragueuses, d’abatteuses. Toutes ces machines forestières et de chantier veillent à ne jamais laisser la nature en paix. La nature, la sauvageresse, celle qui ose fendre le goudron pour libérer ses herbes folles doit être maîtrisée et réduite à un nombre d’or ou, mieux encore, à un pixel.

Rappelons que les capitales prospèrent aux dépens de tous les incivilisés. C’est que, pour devenir une capitale, il faut accepter les règles de la compétition, exploiter les richesses de la périphérie, la force musculaire des « bêtes de somme » et détruire leur habitat, sans s’inquiéter de celles et ceux qui ne s’y adaptent pas. Il faut étouffer la luxuriance, indocile et tempétueuse, l’étouffer sous les pavés, le goudron, le bitume, les biocides. Pas un millimètre de sa surface et de sa profondeur ne doit échapper à la prétention de saisir de sapiens. Avec ses scalpels, ses images à résonance magnétique, ses eye-tracking, sapiens rêve un paradis où rien ne lui échappe et d’où rien ne peut fuir.

Lors d’un épisode des Gilets jaunes, certains manifestants ont descellé les pavés, tout comme cela avait été fait en mai 68, autre soulèvement frappant nos imaginaires et qui représentait la « liberté guidant le peuple » un pavé à la main. Ces fameux pavés parisiens composés de sable, qui reposent sur du sable et qu’un élan d’incivilité retourna contre l’autorité. Ce sable, que certains n’hésitent pas à extraire jusque dans les lits de rivières, de fleuves, les littoraux et les fonds marins (4), dont nous n’entendons plus le crissement bien qu’il nous fouette de plus en plus à chaque nouvelle tempête, érodera nos visages, aussi bien de chair que numériques, comme il érode depuis des millénaires celui du Sphinx. La beauté de ses morsures vaut bien plus que les prétentions d’un Xavier Niel et de ses tours @home, bien plus que la reconstitution de Notre-Dame de Paris dont le flamboiement aurait dû être le symbole de la table rase et du renouveau.

L’écologie est bien plus qu’une simple inquiétude pour le climat, pour le nombre de degrés qui augmente, le nombre effroyable d’espèces exterminées, d’enfants violés et esclavagisés, de femmes prostituées et pornographiées, de peuples colonisés et génocidés. Puisque le préfixe « éco » signifie maison il nous faut comprendre qu’une maison est bien plus qu’un cube de béton bénéficiant ou pas, selon le chiffre d’affaires de son locataire, d’une climatisation connectée. Une maison est un foyer, un feu, que nous connaissons et qui nous connaît, par lequel nous aimons, où nous sommes aimés, un lieu d’épanouissement, de rêverie, de bavardage, de partage, d’échange et d’apprentissage et pour lequel nous ressentons un profond attachement. Ainsi du nid de l’hirondelle, du terrier du blaireau, de la ruche du frelon, de l’arbre du hibou, du lac de la carpe, de la montagne du bouquetin, du rivage du ragondin… Les peuples nomades affectionnent tout autant l’oasis, le carrefour, le puits, la roche qu’ils rencontrent quand ils se déplacent. Ils connaissent la force vitale du souffle des arbres, des herbes, des étoiles, des sources, des océans.

« Maison ou exil ? Seigneur ou sujet ? Maître ou esclave ? Ce sont les questions que l’on se pose toujours pour comprendre et juger de l’autorité et du pouvoir. L’histoire n’a pas de fin préétablie ; chaque génération doit imposer sa volonté et son imagination face aux nouvelles menaces qui nous obligent à faire le procès de chaque époque (5). »

Aussi, ce qui doit être descellé pour que notre foyer vive et s’épanouisse, avec ou sans nous, pour que la sauvageresse investisse à nouveau nos rêves et notre réalité, ce sont les mythes et contes mortifères, ces mors que les comptables de la civilisation nous ont imposés et avec lesquels ils nous ont meurtris et bercés. N’hésitons pas à nous retourner sur notre passé, notre présent et avenir n’annonçant rien de bon, vers ces autres aussi, ces peuples indigènes qui, bien que non exempts de domination masculine, ont vécu bien plus humblement que sapiens et ces autres animaux et végétaux dont les révoltes ont toujours été silenciées et matées.

Et puisque l’imaginaire est comme l’amour… Ne négligeons pas, si nous voulons sauver ce qui reste à sauver, la confrontation avec le pouvoir des ombres portées de l’imaginaire des civilisations. Pour mener une lutte offensive et victorieuse, nous devons affronter les démons de la démesure, ceux qui se cachent sous la gloriole militante et militaire pour développer des réseaux de sympathisants aptes à aider, protéger, cacher, nourrir les activistes de demain.

Ana Minski

Relecture et correction : La sororité

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(1) Sauvageresse est un mot-valise regroupant les mots sauvagesse, sagesse et paresse. Néologisme synonyme de Nature, celle qui ne travaille pas et est incivilisée.

(2) Néologisme pour distinguer anthropisation et terraformation. L’anthropisation, processus par lequel les populations humaines modifient ou transforment l’environnement naturel, qualifie en archéologie toute action humaine : déplacement de galet, écharnage, culture sur brûlis, etc. Certains archéologues n’hésitent pas aujourd’hui à qualifier de terraformation des amas anthropiques de coquillages du Néolithique. Il nous semble donc important de distinguer des modifications anthropiques biocentrées, telle que la taille de silex ou la cueillette, par exemple, des destructions industrielles et des désirs de terraformation de la planète Mars. L’androformation désigne donc le processus de modification de la nature par sapiens en vue de la contrôler et la façonner selon ses prétentions démiurgiques.

(3) Annie Le Brun et Juri Armanda, Ceci tuera cela. Image, regard et capital, Stock, coll. « Les Essais », 2021, 306 pages.

(4) https://www.rts.ch/…/10418660-l-impact-environnemental…, consulté le 28 juin 2021.

(5) Shoshana Zuboff, The Age of Surveillance Capitalism: The Fight for a Human Future at the New Frontier of Power, PublicAffairs Books, 2019, 772 pages, p. 10.

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