La religion de la technologie : un millénarisme masculin par David Noble, traduction de Célia Izoard, publié dans la revue Agone, vol. 62, 2018.

Dans une série d’articles consacrés au progrès technologique, l’historien Christopher Lasch note qu’il y a peut-être quelque chose de profondément irrationnel au cœur de ce qu’on tient pour l’entreprise rationnelle par excellence.

« La base intellectuelle […] du culte moderne pour la technologie, remarque-t-il, est la célébration de l’intelligence désincarnée, […] une incorrigible fuite de la réalité, un fantasme de maîtrise totale, de transcendance absolue des limites imposées à l’humanité. »

Lasch émet ainsi l’idée que l’avancée technologique sur laquelle nous parions actuellement pour préserver et enrichir la vie trahit en fait une impatience, voire un mépris pour la vie, une haine et une révolte face à notre existence terrestre incarnée, c’est-à-dire mortelle. Sous ses apparences pratiques, la poursuite de l’utilité ne serait autre qu’une quête de transcendance. Fait surprenant (et inquiétant), nos finalités séculaires semblent devenues tributaires de moyens qui, eux, visent l’au-delà.

D’autres auteurs ont émis des observations semblables et décrit cette mentalité technologique comme un phénomène essentiellement religieux. Lewis Mumford a relié notre malaise moderne à la « foi en la religion de la machine » qui imprègne depuis longtemps la culture occidentale. Wendell Berry s’est désespéré de ce que, malgré ses conséquences destructrices, nous conservions cette « étrange foi religieuse dans le progrès technologique ». Le texte qui suit retrace brièvement le cheminement historique de cette religion de la technologie, qui a acquis une telle emprise sur notre imagination et, par-là, sur notre avenir.

L’esprit religieux de la technologie moderne se manifeste aujourd’hui dans les grandes entreprises de notre temps, de l’exploration (et l’altération) enchantée des cieux à l’obsession pour une « re-Création » artificielle et améliorée par la manipulation génétique. Nulle coïncidence si le père du programme spatial américain, Wernher von Braun, était un chrétien born again ; si la NASA a longtemps été un haut lieu des sectes évangéliques ; ou encore si tous les astronautes des voyages lunaires étaient des chrétiens pratiquants. Il n’est pas rare non plus de voir les adeptes du génie génétique et de la reproduction artificielle, dans leur quête effrénée du « saint Graal » du génome humain et de l’utérus artificiel, exulter de leur ressemblance divine. (Le directeur du projet Génome humain[1]1Projet de séquençage complet du génome humain lancé en 1990 par les États-Unis sous l’impulsion du biochimiste et généticien James Watson. [Toutes les notes, y compris de références, sont … Continue reading, Francis Collins, est lui aussi born again.) La quête de transcendance est manifeste dans le discours de l’intelligentsia artificielle, avant-garde des automatismes et de la robotique, qui parle avec espoir d’une existence désincarnée, de « transmissions de l’esprit », de « télécharger son esprit dans une machine », d’« immortalité » par les machines, de « vie artificielle » et d’« évolution post-biologique ». Dans son histoire de l’intelligence artificielle, au chapitre intitulé « IA et religion », le chercheur Daniel Crevier souligne que cette discipline n’est pas incompatible avec le concept chrétien de « résurrection de l’âme ».

La tentation de fuir de la réalité et le fantasme d’omnipotence qui caractérisent la religion de la technologie s’expriment encore plus explicitement chez les apôtres du cyberespace, concepteurs et évangélistes de la « révolution de l’information ». Comme le reconnaît Michael Heim, consultant en informatique, « notre fascination pour les ordinateurs […] est plus spirituelle qu’utilitariste ». Cette fascination est liée à une tentative de rivaliser avec « la perspective totalisante de la connaissance divine ». « Quelle meilleure façon d’imiter la connaissance divine, se demande Michael Heim, qu’en créant un monde virtuel constitué de bits d’information ? Les humains pourront, tels des dieux, accéder instantanément à ce monde cybernétique. […] Une fois connectés, nous serons libérés […] de notre existence corporelle[2]2Michael Heim, The Metaphysics of Virtual Reality, 1993, p. 95 et 104 ; « Erotic Ontology of Cyberspace », Cyberspace, op. cit., p. 61, 73 et 69.. » Les concepteurs d’un des premiers réseaux informatiques – un panneau d’affichage électronique conçu en 1978 pour la baie de San Francisco – ouvraient leur prospectus par cette déclaration :

« Quitte à ressembler à des dieux, autant le faire le mieux possible[3]3« We are as gods and might as well get good at it », est la première phrase de la déclaration d’intention du Whole Earth Catalogue, journal publié par Steward Brant (1968-1998) et devenu la … Continue reading. »

Une sociologue décrit leur démarche comme « infatuée de technospiritualité, imbue de la puissance rédemptrice de la technologie[4]4 Allucquere Rosanne Stone, « Will the Real Body Please Stand Up », p. 90-112, in Michael Benedikt, Cyberspace. First Steps, « Introduction », MIT Press, 1991.».

Pour l’architecte Michael Benedikt, éditeur et président de Mental Tech, entreprise de conception de logiciels, le cyberespace est l’équivalent électronique des sphères spirituelles imaginaires de la religion : ce que les gens y ont cherché jusque-là, ils le trouveront dans le cyberespace. Les religions, écrit Benedikt, sont alimentées par « le ressentiment vis-à-vis de la balourdise de nos corps, de leurs limitations et de cette trahison ultime qu’est la mortalité. La réalité c’est la mort. Si on pouvait, on parcourrait la terre entière sans bouger de chez soi ; on triompherait sans avoir pris le moindre risque, on mangerait les fruits de l’Arbre sans être punis, on s’entretiendrait quotidiennement avec les anges, on entrerait dès maintenant au paradis et on ne mourrait jamais ».

D’après Benedikt, le cyberespace est la dimension où « flotte l’image de la Ville céleste, la Nouvelle Jérusalem du Livre des révélations. Tel un palais impondérable orné de bijoux, il vient du ciel [… C’est] un lieu où nous pourrions ré-entrer dans les grâces de Dieu […] agencé comme une belle équation[5]5. Michael Benedikt, ibid., « Introduction », p. 6, 14 et 15.»

Au « laboratoire de technologies d’interface humaine » de l’université de Washington, parmi les avant-gardes de la réalité virtuelle, cette vision se mue en explosion extatique :

« Le cyberespace, c’est un peu la nouvelle bombe, s’exclame un des membres du labo, une déflagration pacifique qui projettera la forme de nos êtres désincarnés sur les murs de l’éternité. […] Grâce à nos gants connectés, nous devenons des créatures de lumières colorées en mouvement, pulsant grâce à nos particules dorées. […] Nous deviendrons tous des anges, et pour l’éternité ! […] Le cyberespace nous fera l’effet d’un Paradis. » Ce sera « un espace où nous recouvrerons tous ensemble l’habitude de la perfection[6]6 Nicole Stenger, « Mind is a Leaking Rainbow », ibid., p. 58, 52.».

La technologie, dernier avatar de la rédemption

D’où vient cet esprit religieux qui infuse la technologie moderne ? Comment ce qu’on a appelé les « arts utiles », activité matérielle entre toutes, s’est-elle retrouvée arrimée au spirituel ? Comment le souci pratique de la nature a-t-il fait place à une quête surnaturelle ? Pour répondre à ces questions, il faut aussi comprendre comment notre culture en est arrivée à exalter et même à aduler les arts utiles, alors que ces humbles activités avaient été pendant des millénaires méprisées du fait de leur association aux tâches manuelles, aux esclaves et au travail des femmes ? Cela implique de comprendre pourquoi la technologie fut identifiée si exclusivement aux hommes, incarnant une virilité presque primordiale, alors qu’au cours de la plus grande partie de l’histoire humaine ces activités pratiques étaient associées au moins autant aux femmes qu’aux hommes.

Au cœur de ce changement se trouve une transformation idéologique majeure qui débute dans les communautés du Moyen Âge, où les arts utiles furent tardivement intégrés à la mythologie chrétienne de la rédemption. Une fois investis d’une telle signification spirituelle, qui fit passer leur objet de la survie au salut, ce qu’on tenait jusque-là pour des arts humbles acquit le statut de dignes véhicules de l’identité et de la dévotion de l’élite masculine, ce qui changea totalement la donne. Dès leur apparition, la technologie occidentale en tant que force historique et la religion de la technologie sont déjà, comme aujourd’hui, un seul et même phénomène.

Le mythe chrétien de la rédemption, variante d’un thème ancien et universel, décrit un retour aux origines et à la perfection perdue. Il passe notamment par la restauration de l’« image divine de l’homme » telle que décrite dans la Genèse. Dans l’histoire judéo-chrétienne, Adam, créé à l’image de Dieu, participe de la divinité ; dans le jardin d’Eden, Adam se voit attribuer le règne sur toutes les créatures, la pleine connaissance de l’univers naturel et même un rôle dans la création – symbolisé par le fait qu’il nomme les bêtes et qu’il « donne naissance » à Ève et la nomme. Son existence est autosuffisante et éternelle. Hélas, la Chute fait perdre à Adam sa ressemblance divine et avec elle sa connaissance du vrai, son autosuffisance, son règne, son immortalité et son rôle dans la création. Pour le péché d’avoir aspiré à devenir comme Dieu, plutôt que seulement à l’image de Dieu, il est puni des malédictions du travail et de la mort. Le mythe chrétien de la rédemption suppose le recouvrement, par divers moyens, de la perfection perdue d’Adam et, avec elle, de son statut et de ses pouvoirs initiaux.

Le récit chrétien de la création, de la chute et de la restauration d’Adam est décidément masculin, un biais qui reflète très certainement le privilège de ses auteurs hommes. Dieu est le Père, qui crée un fils à Son image, et c’est cette image divine masculine qui est perdue puis recouvrée. Il y a dans le premier livre de la Genèse une ambiguïté sur ce point : « Dieu créa l’homme à son image, à l’image de Dieu il le créa ; mâle et femelle il les créa[7]7. Toutes les citations de la Bible sont tirées de sa traduction œcuménique (TOB).» Mais malgré toutes les tentatives des commentateurs hétérodoxes de s’appuyer sur ce passage pour faire valoir un rôle féminin positif dans le récit, les exégètes orthodoxes l’ont, ou bien ignoré en se concentrant plutôt sur le passage précédent – « Faisons l’homme à notre image, selon notre ressemblance » ; ou bien traité comme allégorie (pour Saint Augustin « homme » signifie le Christ et « femme », l’Église) ; ou encore ont privilégié le récit de la création du deuxième chapitre de la Genèse (plus connu pour cette raison-là), dans lequel Dieu a d’abord créé Adam, puis Ève à partir d’Adam.

Ainsi, selon l’exégèse orthodoxe, devenue le mythe occidental dominant, Ève n’a jamais été créée à l’image de Dieu et n’a donc jamais eu ou perdu cette perfection ; aussi ne peut-elle pas la recouvrer. La femme est laissée en marge de la grande entreprise chrétienne. Ce fait est explicite chez Saint Paul qui, dans la première épître aux Corinthiens, insiste pour que les femmes qui prient ou prophétisent se couvrent la tête, contrairement aux hommes se livrant aux mêmes activités : « L’homme, lui, ne doit pas se voiler la tête : il est l’image et la gloire de Dieu ; mais la femme est la gloire de l’homme. » (I, Cor, 11:7) De plus, pour Saint Paul, le Christ, « second Adam », est l’image de Dieu incarné ; aussi la connaissance du Christ s’assimile-t-elle à une connaissance de soi, un rappel de l’état originel. Le livre de l’Apocalypse, qui sert de guide pour les deux mille ans avant la révélation, réserve explicitement la rédemption du millénium aux hommes, ceux qui « ne se sont pas souillés avec des femmes, car ils sont vierges » (Apocalypse, 14:4).

Bien sûr, la femme joue un rôle dans le mythe chrétien de la rédemption, mais seulement négatif. Dans le deuxième chapitre de la Genèse, Ève est à l’origine de la Chute – Adam lui-même la déclare coupable de la transgression. À cause de cet acte de la femme, qui n’avait pas de ressemblance divine à perdre, les hommes ont perdu leur rôle privilégié dans la Création – et avec lui leur savoir, leur règne et leur immortalité. Les femmes seront dès lors perçues comme l’obstacle perpétuel à son recouvrement. On comprend pourquoi la promesse chrétienne de rédemption ne s’adresse qu’aux hommes et la quête de perfection prend la forme d’une entreprise masculine visant à retourner à un monde entièrement masculin. Le millénium masculin est le recouvrement non seulement du Paradis, mais aussi de l’Eden avant Ève.

Rien de surprenant alors à ce que, comme ceux qui s’enthousiasment pour l’exploration spatiale, l’intelligence artificielle, le cyberespace, la vie et la reproduction artificielles, le génie génétique, la plupart de ceux qui ont consacré leur vie à la restauration de la perfection aient été des hommes. D’autant que, dans leur très grande majorité, ces hommes – moines et clercs célibataires dont la vie quotidienne était un avant-goût du Paradis – vivaient dans des mondes sans femmes[8]8Pour comprendre l’histoire de ce monde sans femmes, lire David Noble, A World Without Women. The Christian Clerical Culture of Western Science, Knopf, 1992.. Chez les Pères de l’Église et les fondateurs du monachisme, la quête de perfection passait par la dévotion, l’ascétisme, la contemplation spirituelle, la fraternité et l’étude. Les Bénédictins y ajoutèrent le travail manuel. Pendant la « renaissance carolingienne » du IXe siècle, une période de développement importante des arts utiles, ces derniers furent intégrés aux moyens du salut. C’est ainsi qu’apparut, au sein d’un monde sans femmes et dans un esprit de transcendance, le projet de perfection que nous appelons aujourd’hui « technologie ».

« L’homme comme s’il n’avait jamais péché »

La version la plus ancienne de cette nouvelle vision des arts apparaît dans l’œuvre du grand érudit carolingien Jean Scot Érigène (≈810-876). Tout d’abord, il fut à notre connaissance le premier à parler d’« arts mécaniques » pour désigner de façon générique une catégorie particulière des activités humaines rassemblant l’ensemble des métiers – précurseur des termes « arts utiles » et « technologie ». Ensuite, Scot Érigène rompt avec les traditions antiques et augustiniennes en intégrant ces entreprises jusque-là tenues pour humbles à sa classification du savoir. Troisièmement, il les assigne explicitement aux hommes, par opposition aux femmes. Enfin, il « christianise » ces activités en les investissant d’une signification spirituelle ; identifiés à des moyens de rédemption, leur apprentissage et leur pratique s’assimilent à des actes de recouvrement : « Tous les hommes possèdent par nature les arts naturels mais, du fait de la punition pour le péché du premier homme, ils se sont obscurcis dans leurs âmes. […] Par l’enseignement nous ne faisons rien d’autre que de rappeler à notre entendement présent ces mêmes arts conservés dans notre mémoire[9]9. John J. Contreni, « John Scotus, Martin Hiberniensis : The Liberal Arts and Teaching », in Michael W. Herren (dir.), Insular Latin Studies, Pontifical Institute of Medieval Studies, … Continue reading» Les arts pratiques selon Scot Érigène constituent « ce qui relie l’homme au divin, et leur culture un moyen de salut[10]10Ibid. ». Il est évident pour lui que ces actes de restauration ne concernent que les hommes, et que la perfection recouvrée sera masculine :

« À la Résurrection, proclame-t-il, le sexe sera aboli et la nature réunifiée. Il n’y aura plus que l’homme, comme s’il n’avait jamais péché[11]11Jean Scot, cité par Georges Duby, Le Chevalier, la Femme, le Prêtre, 1981, Pluriel, 2012.. »

Cette transformation idéologique des arts utiles eut une portée considérable, surtout dans les ordres monastiques masculins où, en l’absence des femmes, une élite d’hommes assumait le poids de la production. Dès le XIIe siècle ils avaient initié une véritable révolution industrielle en compensant par l’énergie hydraulique le travail auparavant fourni par les femmes. S’inspirant de Scot Érigène, le moine augustinien Hugues de Saint-Victor élève le statut de l’artisanat en le faisant apparaître dans sa célèbre classification du savoir. De la même manière, il met l’accent sur la nouvelle signification spirituelle des arts comme recouvrement des pouvoirs et de la perfection perdus lors de la Chute : « C’est donc de ceci que s’occupent les arts, principalement, de restaurer en nous la ressemblance divine. »

Sous le haut Moyen Âge, l’élévation monastique et la masculinisation des arts utiles comme moyen de rédemption iront de pair avec l’essor d’un millénarisme revisité, fondé sur la prophétie biblique et, en particulier, sur l’Apocalypse. Le dernier livre de la Bible – qui prédit que le Messie régnera après son retour pendant mille ans aux côtés d’une élite de saints rédimés (le millénium) – figure, de fait, un dénouement heureux du premier livre, la Genèse, en ce qu’il promet un recouvrement de la nature divine de l’homme. Au cours des douze premiers siècles de la chrétienté, cette révélation avait éveillé des espoirs de rédemption passive par l’intervention divine et le retour du Messie. Mais dans l’interprétation nouvelle qu’en formule l’abbé cistercien calabrais Joachim de Flore (1135-1202), qui deviendra la prophétie occidentale la plus influente jusqu’au marxisme, l’attente millénaire devient active. Joachim lit le Livre de la Révélation comme une chronique et un guide pratique de l’histoire, dans laquelle les mortels jouent un rôle crucial : en se préparant au millénium, ils permettent son avènement.

Pour Joachim de Flore, l’histoire se déroule en trois ères successives, la troisième étant une transition vers la perfection. Les agents de cette transition sont les hommes spirituels qui consacrent leurs vies à se préparer au millénium ; avant-gardes de l’humanité, ils comblent l’abîme entre les élus et les déchus. Il était évident pour Joachim que ses viri spirituales étaient des hommes, et des célibataires, étant donné le monde monastique rigoureusement ascétique dans lequel il vivait et la prescription de l’Apocalypse. À ses yeux, les moines, en particulier ses compagnons cisterciens, sont les hommes spirituels nouveaux qui feront advenir le millénium par la contemplation et l’illumination spirituelle. Néanmoins, presque immédiatement après sa mort, le manteau de la « troisième ère » est revendiqué par un autre genre d’hommes spirituels, les frères mendiants. Les franciscains, en particulier les plus radicaux et les plus « spirituels » d’entre eux, cherchent à faire advenir le millénium, non pas seulement par la contemplation dans les cloîtres, mais aussi en tant que missionnaires évangélistes dans le monde. Ils ajoutent une dimension nouvelle à cette préparation millénariste : l’avancée des arts et des sciences.

L’héritage des Franciscains

Le premier et principal adepte des franciscains fut Roger Bacon (1212-1294), célibataire vivant dans les mondes sans femmes qu’étaient les ordres mendiants et les universités médiévales. Versé de prophétie biblique et surtout de millénarisme joachimite, Bacon était un farouche partisan du développement des arts dans le but explicite de se préparer au millénium en recouvrant le savoir originel de l’homme. Il met en garde le pape : « Tous les hommes avisés considèrent que le temps de l’Antéchrist est proche ». Pour répondre au mieux à ce défi apocalyptique, il conseille que « prélats et princes promeuvent l’étude et cherchent à connaître les secrets de la nature et des arts ». Roger Bacon pensait que les arts, droits de naissance des « fils d’Adam », étaient jadis totalement connus des hommes, « saints du début », qui les avaient perdus par le péché. Les ayant déjà partiellement regagnés, ils pouvaient les recouvrer entièrement par un travail assidu et moral. Comme Scot Érigène et Hugues de St Victor (1096-1141), Roger Bacon défendait donc le recouvrement des arts comme un aspect du recouvrement de la perfection originelle.

D’autres franciscains suivirent la voie de Joachim de Flore et de Roger Bacon, parmi lesquels le triumvirat passionnément millénariste de la science catalane, Raymond Lull (1232-1315), Arnau de Vilanova (1240-1311) et Jean de Roquetaillade (≈1310-1368). Mais les missionnaires mendiants influencèrent aussi un autre genre d’hommes spirituels, archétypes de l’effort humain tant imités par les astronautes et les inventeurs d’aujourd’hui : les grands explorateurs de l’âge des découvertes, qui revendiquaient leur soumission à l’autorité de la prophétie. Leurs expéditions, excluant expressément les femmes, incarnaient à la fois l’avancée des arts utiles – dans la construction navale, la navigation, la métallurgie – et la quête active du paradis terrestre.

La figure centrale en est bien sûr Christophe Colomb, découvreur intrépide du Nouveau Monde et expert en arts maritimes. Christophe Colomb avait été profondément influencé par les moines et les frères convers : il parrainait des monastères, préparait ses voyages dans leurs cloîtres, portait l’habit des frères mineurs, devint tertiaire franciscain[12]12C’est-à-dire membre du tiers-ordre franciscain, une association pieuse laïque s’inspirant de la règle de l’ordre franciscain (les frères mineurs) et fondée en Italie en 1222 par Saint … Continue reading et fut enterré dans un monastère des Chartreux. Comme nombre de ses contemporains espagnols, c’était aussi un fervent millénariste ; il se plongea dans l’Apocalypse et l’exégèse de Joachim de Flore, écrivit lui-même un livre de prophéties et, surtout, considérait son propre projet, qu’il appelait « entreprise de Jérusalem », comme l’accomplissement de la prophétie. « Dieu a fait de moi le messager du nouveau ciel et de la nouvelle terre dont Il parle dans l’apocalypse de Saint Jean (Livre de la Révélation), après l’avoir parlé par la bouche d’Esaïe, et Il m’a montré le lieu où les trouver[13]13Kirkpatrick Sale, The Conquest of Paradise. Christopher Columbus and the Columbian Legacy, Knopf, 1990, p. 188, 190.» De fait, Christophe Colomb, convaincu d’avoir retrouvé le « paradis terrestre », symbolise le recouvrement de ce règne en nommant compulsivement, suivant l’exemple d’Adam, tout ce qu’il découvrit[14]14Ibid., p. 175..

La découverte du Nouveau Monde stimule l’essor des arts utiles autant que les rêves millénaristes masculins qui imprègnent désormais ces arts. Aux XVe et XVIe siècles, humanistes de la Renaissance, mages et illuminati se considèrent comme les agents d’un renouveau religieux, cherchant dans les savoirs antiques ou païens et dans l’avancée des arts les moyens de la purification et de la restauration. Ainsi Pic de la Mirandole (1463-1494), partisan joachimite de Savonarole, s’efforce de recouvrer les secrets enfouis de la philosophie naturelle hermétique et des arts occultes, tandis qu’Agrippa et Paracelse s’inspireront tous deux de l’exégèse de Joachim de Flore.

Pour Cornelius Agrippa (1486-1535), le pouvoir originel sur la nature perdu par Adam pouvait être regagné par l’âme purifiée, le mage.

« Une fois que l’âme a atteint l’illumination, elle retrouve ce qui ressemble à la condition d’Adam avant la Chute, quand elle était marquée du sceau de dieu et que toutes les créatures craignaient et révéraient l’homme[15]15Charles G. Nauert Jr., Agrippa and the Crisis of Renaissance Thought, University of Illinois Press, 1965, p. 48, 49, 284.. »

Paracelse (1493-1541), fondateur de la pharmacologie, écrit :

« À l’approche de la fin du monde, toutes choses seront révélées. […] Bénis soient ces hommes dont la raison se révélera à elle-même. […] Car la lumière de la nature est en nous et cette lumière est Dieu. Nos corps mortels sont les véhicules de la sagesse divine. […] Par conséquent, étudiez sans répit, pour que l’art devienne parfait en nous[16]16Lire P. M. Rattansi, « The Social Interpretation of Science in the Seventeenth Century », in Peter Mathias (dir.), Science and Society, 1600-1900, Cambridge University Press, 1972, … Continue reading. »

Le grand artiste Albrecht Dürer (1471-1528), contemporain de Paracelse, partage sa défense des arts autant que son enthousiasme millénariste. Inspiré des premiers grondements de la Réforme, la première grande œuvre de Dürer est la Révélation de saint Jean, saisissante illustration du millénium masculin.

Créer « une race bénie de héros ou de surhommes »

La Réforme réveille comme jamais auparavant les espoirs millénaristes, autant parmi l’élite respectable que chez les pauvres opprimés. Aux yeux de nombreux réformateurs, la rupture avec Rome annonce l’imminence de l’Apocalypse et l’avènement du millénium. La promesse renouvelée de réparer la Chute et de restaurer le règne légitime d’Adam s’accompagne d’une intensification de la misogynie, avec une insistance particulière sur « la mère de nos malheurs », Ève.

« Oh ! pourquoi Dieu, créateur sage, qui peupla les plus hauts cieux d’esprits mâles, créa-t-il à la fin cette nouveauté sur la terre, ce beau défaut de la nature ? Pourquoi n’a-t-il pas tout d’un coup rempli le monde d’hommes comme il a rempli le ciel d’anges, sans femmes ? Pourquoi n’a-t-il pas trouvé une autre voie de perpétuer l’espèce humaine ? », écrit John Milton dans le Paradis perdu[17]17John Milton, Le Paradis perdu, Livre X, traduction de François-René de Chateaubriand. Il n’y a pas de femmes dans son Paradis reconquis.

La Réforme impulse de façon inédite l’essor des arts comme quête de salut. Comme l’observe le théologien allemand Ernst Benz, « la révolution technologique moderne […] a converti l’attente chrétienne du Royaume de Dieu en une utopie technologique[18]18Ernst Benz, Evolution and Christian Hope, Double Day, 1966, p. 132. ». Dans les saintes utopies de Thomas More (1478-1535) et des millénaristes joachimites Tomaso Campanella (1568-1639) et Johann Andreae (1586-1654), la pratique des arts, associée à la communauté fraternelle, était une quête de salut. Ainsi, dans la « Christianopole » d’Andreae, on encourage les arts, « pas toujours parce que la nécessité l’exige, mais […] afin que l’âme humaine ait un moyen […] de faire briller la petite étincelle de divinité qui demeure en nous[19]19Frances Yates, The Rosicrucian Enlightenment, Shambala Press, 1978. ». Les arts, soutenait Johann Andreae, permettent aux hommes de « retourner à eux-mêmes ». Les manifestes rosicruciens, qui inspirent un puissant mouvement de réforme scientifique et technologique dans toute l’Europe, proclament : 

« Dieu nous a révélé ces derniers temps une connaissance plus parfaite, à la fois de son Fils […] et de la Nature. Il a élevé des hommes doués d’une grande sagesse capables de renouveler tous les arts et de les réduire tous à la perfection afin que l’homme puisse connaître sa noblesse et sa valeur. […] Dieu a sûrement et très certainement décidé d’envoyer un don au monde avant qu’il ne finisse, ce qui ramènera la vérité, la lumière, la vie et la gloire qu’Adam le premier homme possédait et qu’il a perdues au Paradis[20]20Ibid., p. 47.. »

Sans surprise, les femmes étaient exclues de cette fraternité obscurantiste.

Le message des rosicruciens fut suivi par des générations de fervents réformateurs utopistes. Francis Bacon en fut de loin le plus influent. Avec une force de conviction inégalée à l’époque et par la suite, il définit le projet masculin millénial de la technologie moderne, proclamant que le développement et l’élévation des arts étaient la clé de l’avancée du savoir humain, elle-même le signe le plus sûr du recouvrement de la perfection et le meilleur moyen de s’y préparer – « l’entrée dans le royaume de l’homme, fondé sur les sciences, qui n’est pas trop dissemblable à l’entrée dans le royaume des cieux ». Francis Bacon insiste : « Ce n’est pas cette connaissance pure et purement naturelle avec laquelle Adam a nommé toutes choses conformément à leur nature qui a causé la Chute. » Il considérait que le recouvrement du savoir naturel adamique était prédestiné mais aussi (citant la prophétie de Daniel) prédit, et qu’il annonçait ce que Bacon décrivait comme « la grande restauration du pouvoir de l’homme sur l’univers » par lequel le « commerce entre l’esprit de l’homme et la nature des choses […] pourrait être ramené à sa condition parfaite et originelle ». Le but principal de Francis Bacon, d’après l’historien Paolo Rossi, « était de racheter l’homme du péché originel et de le rétablir dans son règne édénique sur toutes les choses créées[21]21Paolo Rossi, Francis Bacon : From Magic to Science, Routledge and Kegan Paul, 1968, p. 7-11. ».

« Ni le plaisir de la curiosité, écrit Francis Bacon dans Valerius Terminus, ni le calme de la résolution, ni l’élévation de l’intelligence, ni la victoire de l’esprit, ni la faculté de parole, ni le lucre de la profession, ni la recherche d’honneur ou de renommée, ni la compétence commerciale ne sont les véritables finalités de la connaissance, […] c’est la restitution à l’homme et son rétablissement (en grande partie) dans la souveraineté et le pouvoir (car dès lors qu’il sera capable d’appeler les créatures par leur vrai nom, il pourra à nouveau leur commander) qu’il détenait dans le premier état de sa création. […] Car la chute a déchu l’homme en même temps de son état d’innocence et de son règne sur les choses créées. Ces deux pertes peuvent être réparées dans cette vie même, la dernière par la religion et la foi, la première par les arts et les sciences[22]22Francis Bacon, Valerius Terminus, Works. III, p. 217, 219 ; ibid., IV, p. 21, 247-248. »

Dans la veine de la mythologie masculine dominante de la rédemption chrétienne, il a intitulé un des premiers manuscrits de son grand œuvre, La Grande Instauration, « La Naissance du Temps par l’Homme ». Adressé dans un style paternaliste à « mon fils », il livre son « seul souhait terrestre, celui d’étendre l’étroitesse déplorable du règne de l’homme sur l’univers jusqu’à ses limites promises », afin de créer « une race bénie de héros ou de surhommes ». « Alors, prenez courage mon fils, écrit-il, et donnez-vous à moi afin que je vous restitue à vous-même. »

Les millénaristes de la Royal Society

L’audacieux projet baconien, et avec lui la religion de la technologie, sont perpétués par une armée de visionnaires à la mentalité similaire, dont les cercles des réformateurs millénaristes John Comenius (1592-1670) et Samuel Hartlib (1600-1662). Nombre des virtuosi qui fondent la Royal Society suivent leurs traces. Robert Boyle (1627-1691), père de la science expérimentale et de la chimie, place beaucoup d’attentes dans l’accroissement des connaissances qui récompensera les élus du millénium, cette « grande rénovation du monde » : « Il est probable que nos facultés, dans l’état béni de demain, seront augmentées et élevées, de même que notre savoir. » En attendant, Boyle a fait dès sa jeunesse vœu de célibat perpétuel. Invoquant le savoir originel d’Adam, le secrétaire de la Royal Society Henry Oldenburg proclame que l’objet de la société était de « faire naître une philosophie masculine » décrite par l’historien Thomas Sprat comme « les Arts Masculins de la Connaissance ». John Wilkins (1614-1672), chef de file des fondateurs de ladite société, maintient que cette connaissance nouvelle permettra de racheter l’homme de la chute, tandis que Robert Hooke (1635-1703) a rédigé une suite à l’utopie de Francis Moore, La Nouvelle Atlantide, dans laquelle le règne d’un clergé scientifique sur terre est calqué sur le gouvernement de Dieu sur l’univers : le royaume des saints de la prophétie.

Le grand ascète Isaac Newton (1642-1727) consacre sa vie à l’étude de la prophétie biblique, écrivant quatre commentaires distincts sur « Daniel et la révélation » ainsi qu’un traité sur « La fin du monde, le jour du jugement et le monde à venir ». Comme Bacon, Newton répète qu’il n’est pas tant un innovateur qu’un recouvreur de savoir perdu, et que l’œuvre de sa vie est un acte de recouvrement héroïque. Comme Boyle, il spécule sur la nature du royaume de Dieu. Il est convaincu qu’il fera partie des « fils de la résurrection » et, d’après son premier mentor Henry More (1614-1687), « semble s’imaginer s’élevant vers les cieux […] remplis d’une joyeuse multitude de saints compagnons[23]23Franck E. Manuel, The Religion of Isaac Newton, Freemantle Lectures, 1973, p. 99. ».

L’expression la plus explicite de la mythologie du millénium masculin est peut-être fournie par Joseph Glanvill (1636-1680), autre fondateur et grand promoteur de la Royal Society, dans son traité De la vanité du dogmatisme (1661). Son livre s’ouvre sur un chapitre intitulé « Ce qu’était l’homme » qui décrit la plénitude du savoir originel d’Adam :

« Toutes les facultés de cette copie de la divinité, exulte Glanvill, étaient aussi parfaites que la beauté et l’harmonie en idée. Les sens, fenêtres de l’âme, étaient dépourvus de toute tache ou opacité. […] Adam n’avait pas besoin de lunettes. […] L’exactitude de son optique naturelle lui permettait de voir la plupart de la magnificence et du courage célestes sans tube de Galilée. […] Il pouvait atteindre à l’œil nu le monde supérieur comme nous y parvenons avec tous les avantages des arts. […] Son savoir était entièrement bâti sur l’observation certaine et impromptue permise par ses facultés complètes et infaillibles. […] Les causes dissimulées dans la nuit et obscures à notre regard étaient toutes soleil pour lui. […] Quand l’homme ne connaissait pas le péché, il n’ignorait rien d’autre. »

Hélas, Glanvill désespère, à cause de la chute : « Nous ne sommes plus aujourd’hui tels que nous fûmes créés, ayant perdu non seulement l’image de notre Créateur mais aussi la nôtre. »

Cependant, dans la droite ligne de ce qui était désormais une tradition idéologique vieille de huit siècles, Glanvill considère que l’humble étude de la nature et l’avancée des arts restaureraient en partie les capacités originelles de l’homme et jetteraient les bases du saint millénium. Il avertit cependant, là encore fidèlement à la tradition, que « la femme continue à chercher à nous tromper, comme elle l’a initié dans le Jardin ». De tels efforts seront réduits à rien tant que « notre compréhension sera unie à une Ève aussi fatale que la mère de toutes nos Peines ».

De Francis Bacon à Isaac Newton, le robuste esprit millénariste du XVIIe siècle a fait quitter à la religion de la technologie les marges de l’histoire occidentale pour la propulser sur le devant de la scène, où elle est restée. Cet esprit est ensuite importé dans l’époque des Lumières par d’autres grandes figures scientifiques telles que William Whiston (1667-1752), Joseph Priestley (1733-1804) puis, plus tard, Michael Faraday (1791-1867) et James Clerk-Maxwell (1831-1879), tous des fervents religieux. Surtout, il est institutionnalisé par des newtoniens évangélistes qui établissent un nouvel ordre d’hommes spirituels, les francs-maçons.

L’ingénieur, nouvel Adam

En partie issue des rosicruciens, la fraternité maçonnique est héritière d’une tradition de rituels, de symbolisme et de travail, d’un intérêt caractéristique pour la glorification et le recouvrement de savoirs anciens et d’un dévouement pour l’avancée et la diffusion des arts. Les francs-maçons élèvent les arts à un point jamais atteint auparavant et deviennent des partisans passionnés de la nouvelle science industrielle. Les premières phrases de la constitution maçonnique font résonner les refrains de la rédemption :

« Adam, notre premier parent, créé à l’image de Dieu, le Grand Architecte de l’Univers, devait avoir les Sciences Libérales, en particulier la Géométrie, écrites dans le Cœur ; car depuis la Chute nous en trouvons les principes dans le Cœur de sa descendance[24]24Lire James Anderson, The Constitutions of the Free-Masons, Londres, 1723.. »

La chanson des artisans-compagnons, chantée dans toutes les loges lors de la grande fête, proclame avec exubérance la poursuite privilégiée de la perfection :

« Salut maçonnerie ! Divins artisans ! / Gloire de la terre, révélée par les cieux / qui resplendit de bijoux précieux / Dissimulés à tous sauf aux yeux des maçons[25]25Ibid. »

Comme les moines, les convers, les explorateurs, mages et scientifiques avant eux, les franc-maçons excluent expressément les femmes de leur sainte fraternité, où, comme le formule un maçon, « leur présence pourrait insensiblement altérer la pureté de nos maximes[26]26La chanson suivante figure dans un Recueil de chansons de la très vénérable confrairie [sic] des franc-maçons (Jérusalem, 1752) : « Je veux avant que de finir, / Qui pensent … Continue reading ».

Aux XVIIe et XVIIIe siècles, les francs-maçons deviennent les principaux promoteurs de ce qu’on appelle désormais les arts industriels et établissent d’innombrables sociétés en Europe et en Amérique du Nord. Mais à cet égard, la contribution peut-être la plus importante (et jamais examinée jusqu’ici) de la franc-maçonnerie est son rôle central dans la création de l’ingénierie professionnelle moderne et de son enseignement. C’est par les mains des francs-maçons que le manteau de la troisième ère est transmis à cette nouvelle espèce d’hommes spirituels, ce nouvel Adam : l’ingénieur.

La première société professionnelle d’ingénierie, l’Institution des ingénieurs civils d’Angleterre, est fondée par le franc-maçon Thomas Telford (1757-1834). Bon nombre des ingénieurs anglais de premier plan furent des francs-maçons pratiquants. En France, qui fut pionnière de l’enseignement du génie civil et a fixé les standards de la profession pour le monde entier, l’École des Ponts et Chaussées et l’École polytechnique sont l’œuvre de francs-maçons, en particulier de Jean Rodolphe Perronnet (1708-1794) et Gaspard Monge (1746-1818). En Prusse, ils ont aussi joué un rôle central dans la formation du métier d’ingénieur (comme l’a montré l’historien Eric Brose), tandis qu’aux États-Unis Benjamin Franklin (1706-1790), qui fut franc-maçon toute sa vie, a été le grand pionnier de l’enseignement technique et de l’avancée des arts.

Aussi, via la franc-maçonnerie, les savants consacrés de la Réforme transfèrent le projet de rédemption par les arts aux ingénieurs, architectes modernes de la transcendance technologique. Ces derniers créeront ensuite leurs rituels secrets et leurs associations exclusivement masculines destinés à la poursuite de la perfection. Ils étaient, dans les termes de deux ingénieurs du XIXe siècle, les « prêtres de la nouvelle époque », destinés à faire advenir un jour nouveau où « toute force de la nature, tout objet créé, sera[it] soumis au contrôle de l’homme » – le paradis reconquis. Au XIXe siècle, ce projet millénaire reçut un nouveau nom, « technologie ». Si les ingénieurs eux-mêmes identifiaient leur travail à la destinée, leurs prétentions furent ratifiées par une nouvelle génération de prophètes, de Saint-Simon et Owen à Marx, Bellamy et Veblen, qui placèrent l’entreprise de l’ingénieur au cœur de leurs visions manifestement millénaristes. Mais le véritable héraut de l’ingénieur et héritier de la tradition millénariste masculine n’est autre qu’Auguste Comte (1798-1857), enseignant à l’École polytechnique dont la conception tripartite du développement historique reproduit fidèlement le schéma trinitaire de Joachim de Flore.

Pour Comte, le « troisième état » consistait lui aussi en une « période de transition », incarnée par la figure du scientifique ingénieur, pendant laquelle l’industrie et la science positive, associées à une nouvelle « religion de l’humanité », rétabliraient la « filiation de l’homme », restaurant ce dernier dans son « état normal », la « forme définitive de son existence[27]27Auguste Comte, Système de politique positive. ». Assumant la « fonction de prophète », Comte prévoyait une « crise finale » suivie de la naissance « inévitable » d’un « ordre universel », le « royaume du Grand-Être, […] dont l’avènement est démontré par l’ensemble du passé ». Comte parlait des « efforts de régénération directs entrepris par le clergé – destinés à préparer l’état normal et la reconstruction de l’Occident par une digne glorification du passé[28]28Auguste Comte, Troisième Essai ».

Malgré sa répudiation théorique de la pensée théologique et métaphysique, Comte reproduit presque intégralement la mythologie millénariste médiévale, utilisant explicitement l’église médiévale comme modèle de l’ordre futur, destiné à « éveiller en tous le noble désir de l’incorporation honorable à l’existence suprême[29]29Auguste Comte, Système de politique positive » ; il lisait chaque jour pour son inspiration L’Imitation de Jésus Christ, de Thomas a Kempis (≈1380-1471). Comme ses prédécesseurs monastiques, Comte exclut les femmes de la direction du nouvel état, considérant que « le mouvement naturel de notre industrie tend certainement à faire graduellement passer aux hommes des professions longtemps exercées par les femmes[30]30Lettres d’Auguste Comte à John Stuart Mill (1841-1846)  » – le recouvrement d’un ordre plus parfait.

La délivrance par la technologie comme seule porte de sortie

Comme l’observe Christopher Lasch avec sagacité, de dangereux délires psychotiques – une célébration de l’intelligence désincarnée et un fantasme, sans aucun lien avec la réalité, de maîtrise totale et de transcendance absolue sur les limites imposées à l’humanité – forment le cœur du culte moderne de la technologie. Ce qui passe pour le projet humain le plus rationnel et le plus conséquent est sous-tendu par une attitude d’une irrationalité inquiétante. Comme le montre notre analyse, cette pathologie très répandue s’enracine dans une religion de la technologie vieille de mille ans, le mythe d’un millénium masculin.

Au XXe siècle, le vocabulaire a certes changé, mais les principaux thèmes du mythe perdurent, intacts, d’autant plus efficaces qu’ils sont inconscients. Le vocabulaire explicitement religieux et le finalisme sont en train de réapparaître, à mesure que les hommes de sciences et de technologie sont de plus en plus assurés de voir aboutir leur projet perfectionniste, la restauration de leur ressemblance divine. Chez les physiciens et les biologistes, l’emploi du mot « Dieu » et l’expression d’une finalité explicitement religieuse reviennent régulièrement à la mode tandis que chez les ingénieurs, la quête religieuse est passée de la théorie à la pratique.

Par l’exploration spatiale, ils rejoignent les anges ; par la reproduction artificielle, ils recouvrent la capacité de procréation exclusivement masculine d’Adam ; par l’intelligence artificielle, ils surmontent la malédiction du travail et la prison mortelle du corps physique ; par le génie génétique, ils redeviennent les partenaires de Dieu dans la Création ; le cyberespace leur permet de recouvrir leur règne légitime, omniscient et omnipotent, sur l’univers. Dans le désert de l’Arizona, les concepteurs d’un habitat totalement artificiel pour l’espace avaient nommé leur projet « Genesis II » ; tandis que chez les chercheurs en intelligence artificielle du Santa Fe Institute (des hommes pour la plupart), les programmateurs se décrivaient régulièrement comme des dieux. Un chercheur confie à Stefan Heimreich, anthropologue de passage : « Je me sens comme Dieu. En fait, pour les univers que je crée, je suis Dieu. » Sans surprise, ces programmes de recherche consistant à faire « évoluer » des formes de « vie artificielle » en silicium sont souvent intitulés « Adam ». Dans l’un d’eux, l’utilisateur pouvait confirmer ses modifications d’un organisme vivant en appuyant sur un bouton indiquant « Amen ».

Mais les techniciens ne sont pas les seuls à être transportés. Issue d’une tradition millénaire, la religion de la technologie est devenue la foi commune, partagée autant par les chercheurs que par ceux qui se retrouvent piégés, vaincus ou détruits par les desseins divins de ces créateurs. L’espoir populaire de délivrance par la technologie, malgré ses coûts humains et sociaux exorbitants, est devenu l’orthodoxie tacite, l’illusion partagée. C’est ainsi que « l’avancée des arts » est autorisée à se développer à toute allure, sans examen, sans supervision, sans finalité sociale – sans raison. Soutenus et défendus par ceux qui annoncent la bonne nouvelle des multinationales (les vendeurs d’Apple Computers ne se surnomment-ils pas les « évangélistes » ?) et par des gouvernements complaisants, les médias et l’Armée – et par une populace de plus en plus désespérée pour qui la transcendance technologique apparaît comme la seule porte de sortie possible – les architectes du nouvel âge brandissent leur autorité cléricale avec un aplomb adamique pour nous entraîner dans leur équipée de plus en plus rapide vers l’autre monde. Les critiques sont considérées comme hors de propos ou blasphématoires.

Mais au moment où l’opposition est assimilée à de l’hérésie, pour quelques individus bien de ce monde qui restent attachés à des tentatives et des tribulations plus terrestres, l’urgence impose de critiquer et de s’opposer. Contre ce système hégémonique de croyance aveugle, la rationalité exige de résister – et c’est une lutte, non pour le salut, mais pour la survie.

David Noble


References

References
1 1Projet de séquençage complet du génome humain lancé en 1990 par les États-Unis sous l’impulsion du biochimiste et généticien James Watson. [Toutes les notes, y compris de références, sont de la traductrice]
2 2Michael Heim, The Metaphysics of Virtual Reality, 1993, p. 95 et 104 ; « Erotic Ontology of Cyberspace », Cyberspace, op. cit., p. 61, 73 et 69.
3 3« We are as gods and might as well get good at it », est la première phrase de la déclaration d’intention du Whole Earth Catalogue, journal publié par Steward Brant (1968-1998) et devenu la référence de la contre-culture californienne et des hackers (lire Fred Turner, Aux sources de l’utopie numérique. De la contre-culture à la cyberculture, C&F Éditions, 2012).
4 4 Allucquere Rosanne Stone, « Will the Real Body Please Stand Up », p. 90-112, in Michael Benedikt, Cyberspace. First Steps, « Introduction », MIT Press, 1991.
5 5. Michael Benedikt, ibid., « Introduction », p. 6, 14 et 15.
6 6 Nicole Stenger, « Mind is a Leaking Rainbow », ibid., p. 58, 52.
7 7. Toutes les citations de la Bible sont tirées de sa traduction œcuménique (TOB).
8 8Pour comprendre l’histoire de ce monde sans femmes, lire David Noble, A World Without Women. The Christian Clerical Culture of Western Science, Knopf, 1992.
9 9. John J. Contreni, « John Scotus, Martin Hiberniensis : The Liberal Arts and Teaching », in Michael W. Herren (dir.), Insular Latin Studies, Pontifical Institute of Medieval Studies, Toronto, vol. I, p. 26.
10 10Ibid
11 11Jean Scot, cité par Georges Duby, Le Chevalier, la Femme, le Prêtre, 1981, Pluriel, 2012.
12 12C’est-à-dire membre du tiers-ordre franciscain, une association pieuse laïque s’inspirant de la règle de l’ordre franciscain (les frères mineurs) et fondée en Italie en 1222 par Saint François d’Assise.
13 13Kirkpatrick Sale, The Conquest of Paradise. Christopher Columbus and the Columbian Legacy, Knopf, 1990, p. 188, 190.
14 14Ibid., p. 175.
15 15Charles G. Nauert Jr., Agrippa and the Crisis of Renaissance Thought, University of Illinois Press, 1965, p. 48, 49, 284.
16 16Lire P. M. Rattansi, « The Social Interpretation of Science in the Seventeenth Century », in Peter Mathias (dir.), Science and Society, 1600-1900, Cambridge University Press, 1972, p. 11 ; Paracelsus, Selected Writings, édition établie par Jolande Jacobi, Pantheon Books, 1951, p. 201, 257.
17 17John Milton, Le Paradis perdu, Livre X, traduction de François-René de Chateaubriand
18 18Ernst Benz, Evolution and Christian Hope, Double Day, 1966, p. 132.
19 19Frances Yates, The Rosicrucian Enlightenment, Shambala Press, 1978.
20 20Ibid., p. 47.
21 21Paolo Rossi, Francis Bacon : From Magic to Science, Routledge and Kegan Paul, 1968, p. 7-11.
22 22Francis Bacon, Valerius Terminus, Works. III, p. 217, 219 ; ibid., IV, p. 21, 247-248
23 23Franck E. Manuel, The Religion of Isaac Newton, Freemantle Lectures, 1973, p. 99.
24 24Lire James Anderson, The Constitutions of the Free-Masons, Londres, 1723.
25 25Ibid
26 26La chanson suivante figure dans un Recueil de chansons de la très vénérable confrairie [sic] des franc-maçons (Jérusalem, 1752) : « Je veux avant que de finir, / Qui pensent devoir nous punir, / Du refus que nous faisons d’elles. / S’il leur est défendu d’entrer dans nos maisons, / Cet ordre ne doit pas exciter leur colère : […] / Beau sexe, nous avons pour vous, / Et du respect et de l’estime ; […] / Hélas ! On nous apprend pour première leçon, / Que ce fut de vos mains qu’Adam reçut la pomme, / Et que sans vos attraits tout homme / Seroit peut-être Franc-Maçon. »
27 27Auguste Comte, Système de politique positive.
28 28Auguste Comte, Troisième Essai
29 29Auguste Comte, Système de politique positive
30 30Lettres d’Auguste Comte à John Stuart Mill (1841-1846)

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