Image de couverture : Grève de femmes en Belgique, 1966. Par Janine Niépce

Je voudrais vous présenter un texte récent de Jo Brew qui me semble également pertinent pour la France. Il s’agit des guerres intestines entre groupes féministes qui ne peuvent que renforcer le patriarcat, nous affaiblir et renvoyer notre libération aux Calendes grecques !

Toutefois, il me semble difficile de réconcilier toutes les tendances si l’on n’est pas a minima d’accord sur la nécessité de supprimer le patriarcat…

Annie Gouilleux

Lyon le 9 janvier 2026

Nous tirer une balle dans le pied

Pourquoi les organisations féminines réduisent-elles les voix féministes radicales au silence ?

Jo Brew.

Force est de constater que le mouvement féministe n’est pas une grande sororité solidaire travaillant, selon des perceptions et des méthodes différentes, à renverser le patriarcat. C’est au contraire un fouillis de micro organisations qui se font concurrence et ne se font pas confiance ; nombre d’entre elles pensent qu’elles sont bonnes et que les autres sont mauvaises. Et selon de nombreuses organisations, les pires sont les féministes radicales.

Pourquoi les organisations féministes considèrent-elles que nous sommes mauvaises, pourquoi nous excluent-elles et nous réduisent-elles au silence, affaiblissant ainsi les femmes en tant que classe de sexe dans notre combat contre la domination masculine ? Pourquoi le mouvement des femmes évite-t-il ses féministes révolutionnaires les plus efficaces ?

Les idées féministes radicales doivent être mises hors la loi parce qu’elles représentent une menace pour le patriarcat. Les hommes patriarcaux le savent et il y a longtemps qu’ils nous ont exclues des positions de pouvoir dans les partis politiques, dans les syndicats, dans les médias et les universités. Dès qu’ils ont découvert ce que les Études féministes dans les universités enseignaient aux étudiantes, les patriarches les ont tuées en les transformant en Études de genre et les ont retournées contre les féministes radicales grâce à la Théorie Queer. Cette tactique est actuellement reproduite dans une tentative de diffamation des féministes radicales par le biais de l’insulte TERF. Ils veulent étouffer le féminisme radical qui vit dans toutes les femmes, isoler les idées féministes radicales en prétendant qu’il s’agit de discours de haine. Les trans appellent TERF toutes celles qui s’opposent à eux, ce qui pousse des femmes qui ne se sont même jamais considérées comme féministes à découvrir ce que TERF signifie.

Sachant que les patriarches détestent vraiment les féministes radicales, la plupart des organisations de femmes craignent d’être ostracisées et invisibilisées si elles expriment des idées féministes radicales. Si elles invitent des féministes radicales à parler dans leurs organisations, elles craignent d’être mises dans le même panier. Elles veulent se démarquer clairement des féministes radicales. Le patriarcat brandit son gourdin et menace les féministes radicales, donc les femmes ont peur d’être étiquetées féministes radicales. Les féministes radicales sont réduites au silence par les organisations de femmes qui recherchent l’approbation patriarcale en ne nous invitant pas à parler lors de conférences, en ne nous invitant pas pour des podcasts, en ne publiant pas nos livres, en ne nous citant jamais dans les livres féministes qui sont publiés, et en prétendant que le féminisme radical est mort. Ce n’est pas nous, disent-elles, nous ne sommes pas les vraies méchantes, nous, nous sommes les féministes gentilles.

Et puis il y a la carotte. Le patriarcat récompense ses bonnes féministes bien dressées et utiles. Certaines femmes l’aident directement en promouvant des valeurs patriarcales comme la famille, la féminité ou la soumission à Dieu le Père. D’autres l’aident en se joignant à la lutte contre les féministes radicales. Les idées et les méthodes élaborées par les féministes radicales sont l’arme la plus puissante contre le patriarcat, c’est pourquoi il est très intéressant pour les patriarches qu’elles soient invisibilisées. En fait, on vient d’inventer une nouvelle profession ces temps-ci, la/le SORF, Silencer of Radical Feminism c’est-à-dire celle/celui qui réduit le féminisme radical au silence. C’est une profession hautement spécialisée qui exige des capacités et une intelligence politique sophistiquées. Ces mystificatrices (et mystificateurs) politiques professionnelles doivent être capables de comprendre et d’apprendre la pensée féministe radicale, d’utiliser ses idées mais sans lui en reconnaître la maternité. Par exemple, c’est Sheila Jeffreys qui a inventé en 2018 et utilisé pour la première fois dans la Déclaration, l’expression « droits basés sur le sexe ». Elle a depuis été adoptée et utilisée par de nombreuses organisations de femmes mais son origine n’est pas reconnue. Le site Internet de Filia dit ceci en vue de la conférence de ce weekend : « Venez rencontrer les femmes qui remettent en cause les injustices basées sur le sexe dans le monde entier, » et oublie de préciser « mais pas la femme qui a inventé cette expression ». À l’instar de nombreuses tâches en patriarcat, être une/un SORF est un travail bien récompensé, on peut s’asseoir à toutes les tables, obtenir des bourses, et des contrats avec les éditeurs.

Il existe une industrie florissante de féministes qui créent la confusion, qui nient et qui tentent de tuer le féminisme radical. Des universitaires-femmes de paille obtiennent des bourses pour réécrire notre histoire afin de faire croire que le féminisme radical s’était tari au début des années 1980 et avait été remplacé par d’autres formes de féminisme, par exemple le féminisme critique du genre. Les bacheliers connaissent les féministes radicales qui ne présentent plus aucun danger puisqu’elles sont mortes, Daly et Millet par exemple1, mais on ne leur présente jamais celles qui sont bien vivantes. Cela a pour but de permettre au patriarcat de cacher l’existence des féministes radicales aux jeunes femmes. Il n’existe pas de chaire de féminisme radical dans les universités, il n’existe pas de cours de féminisme radical. Ce sont les universitaires SORF qui s’occupent de cacher, d’invisibiliser, de réécrire et de réviser notre histoire.

Cette situation a une autre cause : de nombreuses femmes pensent que le féminisme radical nous détourne de la véritable lutte – celle de la classe ouvrière contre les riches. Les féministes socialistes soutiennent que les femmes devraient travailler avec le mouvement ouvrier pour obtenir de meilleures conditions de travail, tandis que les féministes radicales soutiennent que les femmes doivent cesser de travailler avec les hommes et rejoindre la lutte des classes de sexe contre nos oppresseurs. Les femmes qui défendent la première option y croient peut-être2, mais il est aussi agréable d’être reconnues, d’obtenir des carottes (jobs, bourses, soutien) de la part de leurs frères socialistes.

Les femmes qui réduisent le féminisme radical au silence s’en défendent souvent. Elles disent qu’elles ont bien lu les livres des féministes radicales mais qu’elles n’ont pas jugé utile de les référencer, ou qu’elles n’avaient plus de place dans leur programme. Ou bien elles partent à la pêche pour trouver une méchanceté qu’une féministe radicale aurait couché par écrit, justifiant ainsi notre exclusion.

Réduire les féministes radicales au silence constitue un échange de bons procédés si l’on veut obtenir une tribune plus importante – c’est le côté déplaisant, le sacrifice de vos sœurs. C’est l’obligation d’avaler des couleuvres pour obtenir un poste à l’université. C’est la mise en œuvre, que l’on nie et dont on ne parle pas, de l’impératif patriarcal qui exige l’élimination des féministes radicales et de leurs idées. J’en ai parlé avec des féministes socialistes qui justifient l’ostracisation des féministes radicales parce qu’elles la jugent stratégique – un premier pas – n’affolons pas tout le monde ! Certaines m’ont dit oui, c’est vrai, bien sûr, je suis d’accord avec toi, mais c’est trop, pas maintenant. Contente-toi d’être une toute petite féministe et de faire de petites avancées – il est trop tôt pour passer en force.

C’est une raison tout à fait autre qui motive certaines associations féminines à se dissocier des féministes radicales : nous voulons vaincre le patriarcat, pas elles. De nombreuses femmes ont au fond fait la paix avec le patriarcat, elles ont un bon mari, un bon fils ou un bon frère et/ou elles vivent dans une maison assez confortable parce qu’elles ne contrarient pas leur homme. Elles ont intérêt au maintien du patriarcat et nous voient donc comme une menace. Dans le même ordre d’idées, certaines femmes nous mettent sur la touche parce qu’elles pensent vraiment que le féminisme radical est mauvais – nous sommes les méchantes femmes qui excluent les trans, tuent de pauvres jeunes gens qui souffrent depuis si longtemps et nous ont été envoyées pour nous sauver des valeurs conservatrices et de la conformité au genre.

Nous avons vu ce qui motive de nombreuses femmes et organisations à rejeter le féminisme radical, mais que faire ? Je pense qu’elles se trompent en nous répudiant et que cela affaiblit le mouvement. Si les idées radicales ne sont pas partagées, elles mourront, et c’est ce que veut le patriarcat. S’ils viennent d’abord chercher les TERFs, ce sera ensuite le tour des critiques du genre. Unissons-nous pour lutter. Nous avons les meilleures théories, les plus claires, elles ont résisté à l’épreuve du temps. Les féministes radicales sont allées à la racine du problème, nous avons compris comment fonctionne le patriarcat, nous l’avons décrit et savons comment le renverser, laissez-nous rejoindre la sororité. Le mouvement des femmes sera plus puissant avec les féministes radicales que sans elles.

On dit que les TERFs sont transphobiques et j’ai moi-même été accusée de transphobie parce que je ne suis pas d’accord avec l’idéologie trans. Eh bien je ne suis pas non plus d’accord avec l’idéologie religieuse, donc j’ai une phobie de la religion ? Je ne suis pas d’accord avec l’idéologie du port d’armes, donc j’ai la phobie des armes ? Je ne suis pas d’accord avec l’idéologie extractiviste, donc j’ai la phobie de l’extraction et du pétrole ? On voit bien à quel point tout cela est stupide.

Il y a aussi l’astuce qui consiste à négocier les droits basés sur le sexe des femmes et à prendre ces droits en otage. Les féministes radicales voient clair dans ce jeu et c’est encore une bonne raison pour s’assurer que personne n’entende jamais nos arguments.

Par exemple, on concédera d’un côté que les femmes ont besoin d’espaces séparés, de prisons et de catégories sportives séparées pour des raisons de sécurité, de santé et de justice, mais en retour, on attendra des femmes qu’elles acceptent de se considérer comme la propriété privée d’un membre mâle de leur famille – en général leur frère ou leur mari, mais cela peut être leur fils si elles sont veuves et si leur père est mort – et l’on interdira aux femmes d’exercer un métier, de faire des études, et de s’exprimer en public au motif que telles qu’un dieu les a faites, les femmes sont des servantes, moins capables et moins intelligentes que les hommes et ne peuvent donc pas prendre de décisions importantes et vivre indépendamment des hommes (peu importe que les données scientifiques ou les statistiques énoncent des vérités peu flatteuses pour les hommes, comme une tendance plus marquée à la criminalité).

D’un autre côté, on concédera que les femmes ont droit à leur souveraineté reproductive, à être indépendantes des hommes, et qu’elles seraient même assez capables de penser par elles-mêmes pour exercer un métier et voter, mais qu’en retour elles doivent accepter d’être une propriété publique en se rendant autant que possible sexuellement disponibles. Cette disponibilité sexuelle implique également qu’on réserve une classe de femmes et d’enfants dont pourront abuser sexuellement à leur convenance les hommes qui veulent acheter toutes les faveurs sexuelles qu’ils désirent et assainir ce commerce en le qualifiant de « travail du sexe empouvoirant » afin que la honte d’être un proxénète ou un client disparaisse totalement. (Mais, bien entendu, les femmes qui vendent du sexe n’échapperont jamais vraiment à la stigmatisation, tout ce qui leur arrivera d’horrible sera décontextualisé, et elles seront responsables de leur propre mort, et même de leur vulnérabilité économique et d’être prostituées pour commencer.) Nous devons en outre accepter que notre humanité n’est pas concrète, qu’elle n’est qu’un simple accessoire dont les hommes peuvent s’emparer à tout moment en « s’identifiant comme femmes » afin de supplanter les femmes dans l’athlétisme ou l’éducation, afin de forcer des femmes exclusivement attirées par les femmes à avoir des rapports sexuels avec eux, et de pénétrer dans nos espaces et nos prisons ; mais c’est promis juré, ces prédateurs n’abuseront pas de ce privilège.

Des deux côtés on déclarera que la plupart des femmes ne seront pas comme ces « malheureuses », qu’elles seront privilégiées et chéries. Des deux côtés, on affirmera que c’est bien pire de l’autre côté. De nombreuses femmes qui se disent féministes sont tombées dans ce piège, parfois intentionnellement, parce qu’elles croient vraiment qu’un côté est meilleur que l’autre, ou parce qu’elles pensent qu’elles pourront y gagner du terrain, mais elles participent au même jeu et le débat ne porte que sur les règles à adopter. En tant que féministes radicales, nous voyons clair dans ce jeu, et aussi difficile que cela puisse être, c’est un honneur d’être les sorcières que tout le monde veut clouer au pilori parce que nous refusons d’accorder la moindre crédibilité à un jeu qui nous a d’avance déclarées perdantes.

Jo Brew

Nov 28, 2025

(traduction Annie Gouilleux)


Notes

1 En réalité, Jo, leurs idées restent très dangereuses pour le patriarcat.

2 Note perso : si elles y croient, c’est en dépit de toute évidence, depuis le temps que nous participons aux combats des hommes nous n’avons pas constaté de grandes améliorations dans notre situation, les salaires par exemple restent inégaux. Celles qui s’imaginent que le droit à l’avortement a été gravé dans le marbre constitutionnel chez nous pour nous faire plaisir pèchent par naïveté. Tant que nous disposons du droit à la contraception et à l’avortement, nous sommes sexuellement disponibles et l’ordre patriarcal perdure.