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Image de couverture : Des féministes à Saint Priest-en-Murat, 1941
Remarque liminaire : le mot “race”, présent dans ce texte, est couramment employé dans les pays anglo-saxons. C’est un terme technique de la classification naturaliste pour signifier la “variété” au sein d’une espèce végétale ou animale. La variété au sein de l’espèce humaine est une réalité qui n’implique nullement le racisme, tout comme l’existence des sexes n’implique pas la misogynie (sexisme) ou l’existence des espèces le spécisme. Racisme, misogynie et spécisme sont des constructions historiques et sociales qui essentialisent des êtres vivants aux fins de les inférioriser et les exploiter. (Ana Minski)
Renate Klein Radical Reckonings, chapitre 1 partie 3
Telles qu’ils ont été conçus, les Women’s Studies (WS) étaient un « mouvement éducatif pour le changement basé sur la puissance intellectuelle collective des femmes motivées par l’idéologie du mouvement de libération des femmes pour mettre fin à l’oppression des femmes1 » , c’était le bras éducatif du MLF dans les pays occidentaux.
« Ce dont nous avions besoin n’était pas de n’importe quel savoir, mais d’un savoir qui contribuerait à libérer les femmes, un savoir qui nous donne les moyens d’acquérir du pouvoir et de la force.2 »
Contrairement à ce qui a été dit par certains historiens, ce savoir était inclusif puisque les féministes des années 1960 voulaient libérer toutes les femmes, quelles que soient leur classe, leur race, leur sexualité, leur âge, leur ethnie et leur profession.
En outre, les Women’s Studies se disaient ouvertement transdisciplinaires ; il s’agissait de mettre fin à la compartimentation du savoir. Les Women’s Studies mettent l’accent sur les interconnections, la continuité et les relations réciproques. Tout cela équivaut à une philosophie de la vie qui englobe tous les problèmes humains et non-humains (évaluation critique de toutes les facettes de l’existence humaine : relations interpersonnelles, politique, langage, lois, usage et abus des ressources naturelles, construction sociale de la réalité). Idéalement, « le dénominateur commun de tous ces travaux était le passage d’une perspective androcentrée (centrée sur les hommes) à une perspective centrée sur les femmes (gynocentrée), dont le point de départ serait les besoins et les intérêts variés liés à notre diversité.3 »
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En 1986, Renate Klein réalise une enquête sur les 155 enseignantes et les 88 étudiantes des Women’s Studies partout où elles existent en Occident (États-Unis, Royaume Uni, Allemagne) et en Australie. Leur diversité la frappe, cependant les occidentales blanches sont surreprésentées, elle parle de « domination blanche » et n’exclut pas qu’il existe parfois du racisme dans les Women’s Studies. Toutes les tendances du féminisme y sont représentées :
« Cela signifie que les femmes qui se définissent comme féministes réformistes ou libérales ont tendance à privilégier l’aspect correctif des Women’s Studies en tant qu’‘études des femmes’’, ‘‘ajout’’ des femmes sur le curriculum. Un deuxième groupe, les femmes qui s’identifient comme féministes socialistes, ont tendance à favoriser l’intégration des cours féministes dans les disciplines traditionnelles, et nombre d’entre elles sont captivées par les études de genre. Mais il y a encore un groupe, les féministes radicales, qui sont les principales partisanes des Women’s Studies ‘‘autonomes’’, centrées sur les femmes, de préférence organisées dans des modules universitaires dédiés, avec des programmes indépendants.4 »
On retrouve la même diversité chez les étudiantes, qui sont souvent plus impliquées dans l’activisme féministe que les enseignantes (et qui le leur reprochent). Quant aux étudiantes féministes radicales, elles sont surchargées de travail en raison de leur activisme. Dans le groupe des radicales, il faut aussi mentionner les séparatistes politiques qui reprochent aux Women’s Studies de trahir la cause par leur participation à l’université, institution patriarcale.
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Les Women’s Studies ont donc fixé la barre assez haut. En quoi consistent-ils exactement ?
Dans ce module, on se concentre sur l’absence et/ou la fausse représentation des femmes dans la structure du savoir non féminisé.
Exemples :
Critiques féministes de la littérature, de l’économie, de la biologie, de l’éducation, de la psychologie, de la psychanalyse, de la sociologie, de l’histoire – les femmes et la loi, les femmes et le travail – études féministes transculturelles, etc.
Il s’agit d’étudier l’oppression des femmes, les rôles de genre, les inégalités de genre, la discrimination, l’exclusion : causes, nature, effets ; comment les femmes perçoivent l’injustice et comment elles y répondent.
Le contenu de ce corpus de connaissances est rarement disciplinaire. Il crée sa propre définition gynocentrée de la transdisciplinarité. Il est majoritairement conceptualisé par celles qui considèrent que les Women’s Studies sont « une entité autonome ». Elles créent de nouvelles théories et de nouvelles méthodologies pour l’enseignement et la recherche.
C’est le module le plus ambitieux des trois, car il s’efforce de combiner une critique du savoir androcentrée et « un saut dans l’inconnu » en imaginant un autre savoir.
Exemples :
La féminisation de la pauvreté : on explore ses racines, par exemple la dévalorisation et l’appropriation du travail des femmes par les hommes, en particulier celui des femmes pauvres et des femmes de couleur.
L’aspect visionnaire de ce travail consiste à élaborer des théories en vue d’un système économique international non sexiste, non raciste, pour le bénéfice des femmes et des groupes opprimés. Maria Mies et Marilyn Waring ont œuvré dans ce sens. Il consiste aussi à agir en se basant sur les réseaux du « féminisme mondial ».
On peut faire un travail similaire sur les violences contre les femmes, y compris celle qu’engendrent le génie génétique et la reproduction artificielle.
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Ce genre de recherche et d’enseignement exige un accès aux ressources (humaines et académiques), des financements (bourses de recherche par exemple). Il exige aussi une stabilité administrative. Il est avantageux de l’exercer au sein d’un département universitaire dédié aux Women’s Studies ; c’est ce qui permet de tout contrôler, des programmes au recrutement des enseignantes.
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Je vais à présent me concentrer sur les obstacles à la vision féministe et à la sororité internationale.
L’un de ces obstacles, et il est de taille, est la tendance croissante (croissante à l’époque, mais c’est chose faite aujourd’hui) à renommer les Women’s Studies et à les appeler études de genre.
Parler de genre rend à nouveau les femmes invisibles, c’est un terme neutre, et permet aux hommes d’envahir cet espace. Je ne reviens pas sur ce point, déjà évoqué dans un « épisode » précédent à propos de ce même ouvrage. Renate Klein surnomme les études de genre « HeteroRelations Studies » (études des hétéro-relations).
Le second obstacle est une « obsession de la différence », apparemment héritée des années 1980-1990. Cette idéologie crée, comme le dit Sheila Jeffreys, « (…)’‘une altérité […] par le biais des différences d’âge, de race, de classe, de la pratique du sadomasochisme ou des jeux de rôle‘’ 5.La pensée politique et l’action disparaissent ; on a désormais affaire à une idéologie libertarienne qui promeut l’individualisme axé sur la différence. […] Quand les libéraux sexuels transmettent ce genre de savoir dans les cours des Women’s Studies, ils neutralisent la haine des femmes inhérente à la nature du pouvoir patriarcal et l’une de ses pierres angulaires, la pornographie pour laquelle de vraies femmes vivantes sont blessées, et même parfois tuées. Le sentiment de dignité et le droit à l’intégrité du corps et de l’âme des étudiantes peuvent être déstabilisés et anesthésiés : est-ce le début d’une autre génération de femmes qui justifient la poursuite des idéologies promouvant la haine des femmes grâce à la tyrannie de la tolérance – tout est permis du moment que quelqu’un le ‘‘désire’’ – aux dépens de leur propre liberté ?
Le concept de différence règne en maître dans le discours post structuraliste et dans l’épistémologie déconstructionniste […] si bien qu’il ne reste que le relativisme, c’est-à-dire une multitude de subjectivités dont, selon la logique déconstructionniste, il est impossible d’extraire une subjectivité plus réelle qu’une autre. […] comme le dit Somer Brodribb ‘‘… des textes sans contexte, des genres sans sexe, et du sexe sans politique.’’ 6»
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Ce qui inquiète beaucoup Renate Klein est que cette idéologie déconstructionniste est à l’œuvre, de manière encore plus concrète, dans les technologie de reproduction et le génie génétique. Dans ce domaine, ce sont les femmes qui sont découpées en morceaux. « On ne les voit pas comme des êtres humains entiers, mais elles sont démembrées et découpées en ‘‘mauvais œufs, tubes pathologiques, utérus hostiles’’ […]
Dès que j’ai fait le lien entre le génie génétique et reproductif et le déconstructionnisme, j’ai commencé à y voir plus qu’une lubie, plutôt une zeitgeist (esprit du temps) actuelle, c’est-à-dire une menace sérieuse pour tout ce qui veut et exige des continuités et des points communs – et qui, de fait, fait partie des valeurs que chérissent le féminisme et les Women’s Studies […] cela divise aussi les femmes ; c’est l’un des meilleurs outils du patriarcat pour empêcher les femmes de se joindre à un mouvement de résistance7. »
Elle cite la définition du patriarcat par Robin Morgan : « Si je devais citer une qualité qui symbolise le génie du patriarcat, ce serait la compartimentation, la capacité d’institutionnaliser la déconnection […] Le personnel isolé du politique, le sexe divorcé de l’amour. Le matériel coupé du spirituel. Le passé séparé du présent, lui-même disjoint de l’avenir. La loi détachée de la justice, et la raison dissociée de la réalité. 8»
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La sororité est toujours puissante. Stratégies pour l’avenir.
Il faut revenir à l’essentiel et nous souvenir que nous vivons dans un « techno-patriarcat international » qui continue à opprimer et à tuer les femmes. Renate Klein suggère de réintroduire la politique dans les Women’s Studies. La politique vise à mettre fin à l’oppression patriarcale sous toutes ses formes, et qui s’épanouit grâce aux « différences », à la séparation et à la division. Cette politique, qui émane autant du cœur que de l’esprit, qui est empathique, c’est notre bouée de sauvetage, nous ne pouvons pas nous permettre de nous en séparer.
Une stratégie d’avenir possible consiste à nous « remémorer et à utiliser l’énorme corpus de savoir féministe que nous avons produit ces vingt dernières années, y compris une grande quantité de fiction empouvoirante, notamment les écrits des femmes de couleur de continents et de pays différents. [Elle consiste à] respecter les ‘‘différentes similitudes’’ des femmes dans nos propres pays, basées sur des aptitudes, des âges, des statuts sociaux, des cultures et des nationalités différentes. [Elle consiste à] rechercher des points communs plutôt que des différences, car ce sont les liens et non les divisions qui nous rendront puissantes.9 »
Annie Gouilleux,
Lyon, février 2026
Relecture et corrections : Ana Minski
Notes
1 Renate Klein,Radical Reckonings, survival in patriarchy, page 46.
2 Ibidem.
3 Opus cité, page 48.
4 Opus cité, pp. 49-50
5 Sheila Jeffreys, Anticlimax : A Feminist Perspective on Sexual Revolution, Women’s Press, 1990, page 301.
6 Opus cité (Renate Klein), page 58. Somer Brodribb est par ailleurs l’auteure de Nothing Mat(t)ers, A Feminist Critique of Postmodernism, 1992.
7 Opus cité, pp. 58-59.
8 Robin Morgan, Demon Lover, W. W. Norton, 1989
9 Opus cité, page 60.