Image de couverture : Les figures féminines de la résistance à Lyon

S’ENGAGER DANS LA RECHERCHE ET INVENTER UNE MÉTHODOLOGIE FÉMINISTE1

Nous retrouvons Renate Klein lors d’une conférence de 1994 à Deakin University pour laquelle on lui a demandé de parler de la méthodologie employée dans la recherche féministe.

C’est un chapitre très important du livre car il s’agit de réfléchir à la manière de faire ce que l’on veut faire en tant que féministes. Cette méthodologie est indispensable pour la théorie comme pour la pratique.

La méthodologie féministe pour la recherche se démarque forcément de celle qui a été conçue dans les milieux académiques majoritairement masculins. Elle est issue de la seconde vague du féminisme de la fin des années 1960 lorsque les étudiantes ont commencé à réaliser que les femmes avaient été effacées de l’histoire, de la littérature, de la science, bref, de tous les domaines du savoir. Elle est née avec les Women’s Studies.

Que peut-on reprocher à la recherche masculine ? D’abord de prétendre produire et transmettre un savoir « universel » alors que ce savoir fait de l’homme blanc occidental la norme et que les femmes n’y apparaissent qu’en tant qu’appendices des héros, ou n’y apparaissent pas du tout.

Comme l’a dit la poétesse noire Audre Lorde : « les outils du maître ne pourront jamais servir à démolir la maison du maître ». La méthodologie patriarcale ne s’accorde pas avec quatre principes fondamentaux du féminisme2 :

  1. « En tant que classe sociale, les femmes étaient – et sont toujours – opprimées par les hommes sous le système du patriarcat mondial, par le biais de la domination, du pouvoir, et du contrôle ;
  1. Nous, les femmes, à la fois en tant qu’individues et que membres de la classe sociale des femmes, avons besoin que l’on reconnaisse nos idées et que nos besoins et nos intérêts soient pris en compte ;
  1. Les expériences vécues par les femmes et les circonstances de leurs vies importent autant que l’observation et doivent être validées dans tous les domaines de la vie, y compris la recherche ;
  1. Le féminisme, et par conséquent la recherche féministe, doit, d’une manière ou d’une autre, contribuer au changement social en faveur des femmes.

Bref, il fallait élaborer une méthodologie axée sur les femmes qui répondrait à nos quatre principes et tiendrait compte des ressemblances et des différences entre les femmes – 51 % de la population mondiale – en raison de leur extraordinaire diversité : diversité des races, des cultures, des ethnies, de la sexualité, des âges, des capacités, des classes sociales et des religions. Surtout, il est essentiel que le savoir soit produit avec, par et pour les femmes, et qu’en le produisant, les femmes soient vues comme des êtres humains à part entière.3 »

Certes, il est important de comparer la situation des femmes à celle des hommes, d’enregistrer les progrès ou les régressions, mais la partie la plus intéressante des Women’s Studies, nous dit Renate Klein, « concerne la création des conditions qui permettent d’explorer des idées afin d’anticiper un avenir meilleur. Cela part des rêves et des réalités des femmes en tant qu’êtres humains autonomes, sortant ainsi de l’ ‘‘ hétéroréalité ‘’ omniprésente, selon l’éthicienne Janice Raymond.4 »

Car la bonne recherche féministe ne se limite pas à une liste de protocoles techniques, plus ou moins spéciaux, de même qu’on ne peut être féministe que le samedi après-midi entre 14 heures et 16 heures. « Le féminisme et la recherche féministe constituent un mode de vie – une politique et une philosophie – ce qui dépasse largement la recherche dans sa définition conventionnelle.5 »

Parmi les « mères fondatrices » de la recherche féministe, on trouve Maria Mies (1979), Liz Stanley, Sue Wise, Sandra Harding et Schulamit Reinharz avec Feminist Methods in Social Reasearch, publié en 1992 qui est probablement l’ouvrage le plus connu.

En quoi consistent ces méthodes ?

Elles sont d’abord multiples : questionnaires, entretiens, ethnographie, histoire orale, analyse de contenu, recherche par sondage. Tous les sujets doivent pouvoir être abordés avec l’un ou plusieurs de ces outils. Et il ne s’agit pas seulement d’un exercice académique, car la recherche féministe doit se traduire en actions, mêmes si celles-ci ne sont pas grandioses, et elle vise à instaurer un changement social. Elle s’appuie également sur quelques principes :

  • Réduire les inégalités de pouvoir, ce qui implique que celles qui y participent soient, dans la mesure du possible, impliquées à tous les stades de la recherche (conception, collecte de données, analyse, discussions, recommandations et mise en œuvre des découvertes) ;
  • Respect, écoute, humilité : prendre les participantes au sérieux, les écouter et éventuellement se débarrasser de ses propres préjugés et biais. La bonne recherche féministe est un apprentissage réciproque ;
  • « Partialité consciente », l’expression est de Maria Mies et remet en cause la recherche objective. La chercheuse doit s’impliquer et ne pas être spectatrice, elle doit dire clairement quel est son point de vue.

Pour le reste, il faut respecter une certaine éthique (confidentialité, respect de la vie privée, droit de retrait, communication des conclusions aux participantes).

Quels sont les obstacles que rencontre la méthodologie féministe pour la recherche ?

Ceux (et hélas celles) qui tentent de conserver leur pouvoir et leurs privilèges académiques, actuellement sous les auspices du patriarcat, accusent la méthodologie féministe pour la recherche de manquer de scientificité, de pertinence, d’être biaisée ou (réaction défensive suprême) de haïr les hommes.

Le post-structuralisme rend cette lutte beaucoup plus difficile et tout cela a abouti aux études de genre qui « nient les réalités des vrais êtres vivants, effacent les femmes6 ».

Mais, Renate Klein nous dit que « Faire de la recherche féministe et la vivre, c’est embarquer pour un grand voyage en compagnie de vos sœurs, les autres chercheuses qui participent à nos études. Je ne doute pas que cette recherche finira par conduire à la libération des théories et de la pratique féministes pour toutes7. »

***

J’ai terminé mes études en 1971 et à cette époque, en tout cas en province, on n’entendait pas parler d’études féministes, le patriarcat et son avatar le capitalisme avaient fermement repris les choses en main après 1968. Quoi qu’il en soit, et à mon grand regret, j’ai passé la plus grande partie de ma vie dans « l’hétéroréalité » et je croyais le féminisme quasiment mort, sa seule incarnation étant le « féminisme » libéral, mais devenir PDG à l’égal d’un homme (par exemple) ne m’a jamais intéressée. Jusqu’à ces dernières années avec la montée en puissance du transgenrisme et ma rencontre avec l’œuvre de Maria Mies. Cette impression de sortir d’un long sommeil, agité et entrecoupé de joies fugaces et de quelques cauchemars personnels, c’est peut-être ce qu’on appelle une épiphanie. Et de livre en livre, tous en anglais parce qu’aucun d’entre eux (ou presque) n’a été traduit en France, j’ai découvert un féminisme radical bien vivant au-delà de la Manche et de l’Atlantique, et en Australie, mais en dépit de ses prodigieuses productions théoriques, il est presque aussi inaudible que le féminisme radical qui existe en France sans pouvoir se faire entendre. Pourquoi ? Parce que, entend-on (si on pose la question), il relance la guerre des sexes. Il divise, il est « clivant ». Si on en parle à des hommes (de gauche si cela a encore un sens), ils refusent d’admettre qu’ils appartiennent au groupe dominant. C’est vrai, quoi ! Ils changent les couches de leurs gosses, et à l’occasion ils font même le ménage. Quoi qu’il en soit, toutes les recherches féministes qui ont décrit le fonctionnement du patriarcat et les moyens d’en sortir nous ont échappé parce que l’édition française (comme l’édition américaine ou britannique) les a cachées sous le tapis. Un homme de gauche, comme une femme de gauche, admettra (sans plaisir) appartenir à une nation colonialiste, à un Occident dominateur même. Individuellement, nous savons ne pas être responsables de la conquête brutale de l’Algérie, par exemple. Mais dès qu’il s’agit des femmes, la logique et la raison perdent leur pouvoir, elles qui sont censées être une prérogative masculine. Les femmes elles-mêmes sont divisées sur la question des classes de sexe, notion incontournable, à mon avis, d’un féminisme conséquent.

Bref, je me suis demandé si l’université française avait mis en place, à Paris-centre-du-monde au moins, quelque chose qui ressemble aux Women’s Studies avant d’adopter les études de genre. Et je me suis tournée vers une autorité reconnue en la matière, une historienne des femmes, Michelle Perrot. Enfin, j’ai lu le livre qu’elle a publié au Seuil en 2006, Mon histoire des femmes.

Elle écrit s’être intéressée à l’histoire des femmes dès 1970, dans la foulée de mai 1968. Doctorat en poche, avec des collègues universitaires (Pauline Schmitt et Fabienne Bock, toutes deux historiennes), elle pose la question suivante : «  les femmes ont-elles une histoire ? » dans son premier cours. Elles vont faire appel aux sociologues (notamment à Andrée Michel, sociologue féministe anticolonialiste et antimilitariste) et aux historiens et le cours aura beaucoup de succès.

« Le mouvement était lancé. Il ne s’arrêterait plus. […] Pour m’en tenir au plan universitaire, je signalerai des initiatives identiques et parallèles à Aix-en-Provence, à Toulouse, à Paris VIII, à Lyon (en psychologie sociale), etc.8 »

De quelles initiatives s’agit-il ? À Aix-en-Provence, il s’agit du BIEF (Bulletin d’Informations et d’Études sur les Femmes, 1978-1986). Il est consultable en ligne ; j’y ai donc glané quelques renseignements. Il y a beaucoup d’hommes dans ses pages (les experts de Renate Klein viennent à l’esprit). Sa créatrice au CEFUP (Centre d’Études Féminines de l’Université de Provence), Yvonne Knibiehler donne du féminisme la définition suivante : « … le féminisme est une théorie qui prend pour fin la personne humaine et son épanouissement. Non pas une déclaration de guerre à l’autre sexe, mais un dialogue sincère – une négociation permanente – en vue de l’intérêt commun, en vue notamment de l’intérêt de l’enfant.9 » Avec une telle définition du féminisme, la messe est dite ! Elle ressemble, en ce qui me concerne, à une reddition précoce. Une reddition dont les termes ont des conséquences sérieuses : « la personne humaine », par exemple, sera très commode pour l’idéologie transgenre, car elle efface déjà la femme ; la « négociation permanente » signifie que les hommes ne renonceront à rien et que le système perdurera ; quant à « l’intérêt de l’enfant », on le voit déjà à l’œuvre (mais dans un sens très restreint qui s’apparente plutôt à l’intérêt de l’ordre social) dans les ratifications des GPAs illégales en France, qui fabriquent des enfants a priori apatrides.

À l’Institut Charles-V de Paris VII, exerce une professeure de civilisation anglo-américaine nommée Françoise Basch « qui va établir un lien avec la recherche anglo-américaine dès les années 197010. » Mais Michelle Perrot ne précise pas si cette recherche (et sa méthodologie) était enseignée. Elle continue ainsi :

« Le mouvement était antérieur et bien plus intense à l’étranger : aux États-Unis et en Grande Bretagne, le rôle des Women’s Studies était précurseur et nous le suivions avec un vif intérêt11. » Elle mentionne également l’école de Bielefeld (Maria Mies).

Ce passage m’interpelle et me gêne, car très peu de ces autrices anglo-saxonnes ont été traduites et publiées en France. Dans l’ouvrage que je cite, Michelle Perrot ne cite pas leurs noms, à l’exception de Mary Wollstonecraft. Elle ne présente pas le patriarcat comme un système, l’ennemi (le terme est de moi, pas de Michelle Perrot) n’a pas de nom ou alors c’est la religion et parfois l’État. On ne sait pas très bien pourquoi et comment les inégalités et injustices qu’elle cite perdurent. Il ne semble pas y avoir eu dans l’université française un élan vers un féminisme universaliste qui aurait poussé les anglicistes à traduire ces ouvrages. Maria Mies a été traduite très tard et pas intégralement, mais elle est connue en Grande Bretagne et aux États-Unis.

Il me semble qu’on a eu très tôt affaire à un féminisme libéral et à un féminisme socialiste (axé sur la lutte des classes) dominants. Le féminisme matérialiste (Christine Delphy) est quasiment inaudible. Je pense également que le monde de l’édition, le milieu académique et les médias sont restés sous la coupe des hommes et que, pour y faire carrière, il vaut mieux ne pas faire de vagues.

C’est sans doute aussi ce qui explique que l’université française et le monde de l’édition, des médias, etc., n’ont fait aucune difficulté pour intégrer l’idéologie du genre. C’est la preuve que cette idéologie favorise les hommes et leur domination. Et n’oublions pas qu’ils peuvent aussi s’appuyer sur l’intégrisme religieux, aussi contradictoires que soient ces deux idéologies.

Annie Gouilleux

Lyon, 11 janvier 2026

Relecture et corrections : Lola


Notes

1 Opus cité, chapitre 1.2

2https://lesruminants.com/2024/03/09/quest-ce-que-le-feminisme/

3 Opus cité, page 36.

4 Opus cité, page 37. Janice Raymond emploie le terme hétéroréalité dans son ouvrage A Passion for Friends, 1985.

5 Opus cité, page 38.

6 Opus cité, page 42.

7 Opus cité, page 43.

8 Michelle Perrot, Mon histoire des femmes, éditions du Seuil/France Culture, 2006, pages 13 et 14.

9 Bulletin du BIEF, page 13.

10 Opus cité, page 14, note 4 en bas de page.

11 Opus cité, page 14.