LES WOMEN’S STUDIES ET LES HOMMES1

Ce chapitre constitue une sorte d’avertissement à l’intention des femmes afin qu’elles n’autorisent pas les hommes à envahir le peu d’espaces séparés qu’on leur concède. C’est un texte de 1983, mais il convient également à notre époque, car il s’agit plus que jamais de protéger nos espaces d’idéologies masculines telle l’idéologie transgenre.

Il est intitulé :
Le problème de la présence des hommes dans les Women’s Studies – l’« Expert », l’« Ignoramus » et le « Pauvre Chou ».

« La présence des hommes dans les Women’s Studies pose un problème car ils divisent les femmes et usurpent le pouvoir dans un environnement créé par et pour les femmes : voilà quelle est la thèse de cet essai qui se concentre sur les réactions des femmes face aux hommes qui s’immiscent dans notre unique espace physique et temporel.2 »

Or les femmes ont besoin de ces espaces où elles peuvent se recentrer sur l’analyse de leur situation, élaborer des théories, des méthodes et des stratégies d’action pour mettre fin à leur oppression.

« Je suggère que l’on place au cœur des Women’s Studies l’intention de travailler ensemble avec d’autres femmes en vue d’un avenir dont les hommes ne seraient plus la mesure et qu’ils ne contrôleraient pas, mais qu’au contraire femmes et hommes vivent leur vie comme des êtres humains responsables, créatifs et autonomes.3 »

Le fait que les femmes soient divisées au sujet de la présence des hommes dans les Women’s Studies est déjà un problème en soi. Renate Klein pense qu’ils ne doivent pas y pénétrer.

« Les hommes qui reconnaissent l’oppression des femmes et qui ressentent apparemment le désir de contribuer à y mettre fin vont – même avec les meilleures intentions du monde – presque inévitablement entreprendre ce travail à partir de leurs propres expériences et perspectives en tant que membres du groupe dominant. […]

À mes yeux, la présence des hommes dans les Women’s Studies est une impossibilité, une contradiction dans les termes, mais elle démontre plutôt brillamment que l’idéologie patriarcale, « l’homme en tant que norme », « l’homme en tant que mesure de l’importance » a encore de beaux jours devant elle, et que la pensée axée sur l’homme continue à prospérer – en dépit des contestations et même chez les « féministes masculins autoproclamés ». Ce qui pose problème n’est pas que (certains) hommes soient aussi opprimés, c’est ce qui peut bien les pousser à revendiquer de s’introduire dans et de participer aux Women’s Studies sous prétexte de les soutenir et de s’engager alors qu’il s’agit du seul petit espace au sein d’un système éducatif axé sur l’homme que les femmes ont créé pour leur propre usage4. »

Il est très difficile de cerner cette motivation. Depuis les années 1980, les pires craintes de Renate Klein ont été justifiées car les Women’s Studies ont été remplacées par les Gender Studies (Études de genre).

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Que font les hommes dans les Women’s Studies ?

Renate Klein les a observés en préparant son doctorat. Elle a décelé trois comportements distincts, trois groupes d’ « intrus » : l’expert, l’ignoramus et le pauvre chou. Cette classification s’applique également à d’autres contextes mixtes. Elle s’applique à tous les hommes, qu’ils soient enseignants, chercheurs, administrateurs ou étudiants dans les Women’s Studies, et quelle que soit leur nationalité.

L’expert.

Il appartient au groupe apparemment le plus répandu. Il reconnaît que les femmes sont opprimées, mais s’empresse d’ajouter qu’elles ne sont pas les seules. Il souhaite, grâce à son expertise particulière, nous fournir des faits et des chiffres objectifs sur notre propre oppression. « Ce genre d’expert fait généralement autorité dans son domaine, c’est un orateur brillant, il a confiance en lui- même et dans ses capacités, il est convaincu d’avoir raison et de posséder la vérité, et il parle couramment un jargon ésotérique et exclusif qui limite le nombre de ses disciples, tous aussi précieux que lui-même. Il a fait ses devoirs et connaît (superficiellement) les grands textes féministes et admet (avec une certaine condescendance) que les féministes connues ont fait du bon travail. Mais ce qui le ravit le plus est la contribution des grands hommes au féminisme – de Platon à Foucault […] Alors que nous devons explorer les vies et les idées de nos mères oubliées et les utiliser pour inventer des stratégies d’avenir, les contributions positives des hommes ne devraient pas être au centre de notre travail5. »

Il y a aussi l’expert qui participe aux Women’s Studies mais ne réalise pas qu’il pourrait utiliser les connaissances qu’il y glane dans ses propres cours. Il y a celui qui a besoin d’un travail et apporte sa propre vision des choses en expliquant qu’il nous évite de faire du ‘‘sexisme à l’envers’’. Et enfin, il y a celui qui a l’air d’un homme de gauche progressiste, méprise les machos et est indigné à l’idée qu’on puisse l’incorporer à une caste de violeurs.

L’ignoramus.

Très présent dans la hiérarchie des institutions éducatives. Il pense que les Women’s Studies ne constituent pas vraiment un sujet d’étude, et moins encore une discipline universitaire ! Il n’a pas la moindre idée de l’abondance et de la profondeur de la recherche féministe. Étudier cela est une perte de temps à ses yeux. Mais il est plus facile à contourner que le troisième type d’homme que l’on rencontre dans les espaces féminins des Women’s Studies :

Le pauvre chou.

Il en existe plusieurs variantes. Il vous confie qu’il a honte d’appartenir à un groupe dominant, que les femmes sont son seul espoir et il nous demande de l’aider à voir ses erreurs. Et une fois qu’il a réuni un auditoire féminin, il prend une position dominante en occupant le centre de l’attention. Une seconde variante de pauvre chou est celui qui s’assied tout seul dans un coin, mourant d’envie qu’on lui accorde un sourire. Et c’est ce qui arrive ; il y a de fortes chances pour qu’il se retrouve aussi au centre de l’attention.

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Et comment se comportent les femmes ?

Même si la plupart d’entre nous ne souhaitons pas nous occuper des hommes, ceux-ci réussissent à s’imposer et à nous diviser. Comment ?

Cela peut se produire parce que les Women’s Studies ne sont pas une entreprise monolithique réservée à un type unique de féministe. Les femmes qui se disent « féministes libérales » voient dans les Women’s Studies une stratégie réformiste pour accéder à l’égalité des positions sans remettre en cause l’orientation masculine de la société. Elles pensent que les hommes et surtout leur savoir peuvent nous être utiles.

Les « radicales-révolutionnaires » sont à l’autre extrémité du spectre féministe. Elles sont en désaccord total avec la manière de voir des précédentes et soutiennent que le savoir est toujours lié à la manière dont il est transmis.

Cela peut déclencher des conflits.

Mais il y a des problèmes beaucoup plus complexes que ces manifestations de contrôle patriarcal. L’un d’entre eux est le comportement et la personnalité de certains individus qui nous font douter de nos théories et ne s’accordent pas avec nos pratiques.

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N’en parle pas, vis-le !

« Comme l’affirment les femmes qui étaient par principe contre la présence des hommes dans les Women’s Studies – et je partage ces idées – la question n’est pas de savoir si les hommes qui participent aux Women’s Studies sont « bons » ou « mauvais » ou « meilleurs » ou « pires » que les autres enseignantes, mais si, comme l’a dit une étudiante, « ils font partie du problème tandis qu’une femme fait partie de la solution ». Bien que cette déclaration quelque peu idéaliste soit discutable car nous connaissons toutes des femmes horribles qui ne font preuve d’aucune sororité et sont des « mâles sociaux » antiféministes, il vaut peut-être mieux dire que la situation de toutes les femmes fait partie des problèmes des hommes, qu’il s’agisse des actes des Margaret Thatcher de ce monde ou de ceux des féministes radicales séparatistes.

En réalité, c’est l’intuition que quelque chose cloche avec les hommes et la société qu’ils ont organisée – pas les femmes – qui a servi de catalyseur il y a dix ans pour le mouvement de libération des femmes, et plus tard, pour les Women’s Studies.

Les Women’s Studies étaient au départ un concept d’apprentissage/enseignement dont on avait modifié non seulement le contenu, mais ce qui est encore plus essentiel, dont on avait modifié le processus. La création des Women’s Studies repose sur un concept éducatif basé sur la présence de femmes qui rassemblent des cours, des étudiantes/enseignantes, des productrices et des distributrices de savoir – bref, un concept qui repose sur celles qui prennent les décisions, sont « au pouvoir » et « contrôlent », non pas pour dominer les autres, mais pour donner le pouvoir aux femmes elles-mêmes.

Dans la pratique, nous ne sommes pas souvent à la hauteur de nos théories6. »

Il y a plusieurs raisons à cela : nous sommes souvent (encore) en compétition avec les autres femmes au lieu de partager notre savoir ; il faudrait pouvoir en discuter entre nous sans la présence des hommes. Nous les prenons encore trop au sérieux et nous sommes trop dépendantes de leur approbation.

« En tant que féministes, nous recevons l’essentiel de notre soutien émotionnel, intellectuel, et souvent sensuel/sexuel des femmes. Nous avons même instauré une situation paradoxale dans laquelle nous attendons peu de choses des hommes, mais dans laquelle nous avons tendance à critiquer abusivement les femmes et à nous accorder trop rarement le crédit qui nous est dû pour ce que nous faisons. […] Si le temps et l’énergie qu’une femme entend consacrer à des hommes « corrects et prévenants » dans sa vie privée relève de son choix personnel, il me semble que dans les Women’s Studies, nous avons des choses plus importantes à faire que de consacrer notre énergie et notre temps aux hommes.7 »

Bien entendu, les femmes qui souhaitent que les Women’s Studies soient des espaces exclusivement féminins sont accusées de « séparatisme », péché qui consiste à exclure les hommes de manière injuste. Mais leur présence implique la dépolitisation du féminisme, et c’est une trop grosse perte pour que nous en prenions le risque.

Annie Gouilleux

Relecture et corrections : Ana et Lola

Lesruminants.com


Références

1Opus cité, ch. 1.1

2Opus cité, page 13.

3Ibidem.

4Opus cité, pp. 15 et 16

5Opus cité, pp. 19 et 20.

6Opus cité, pp. 27 et 28.