Les coffres de l’oubli (par Ana Minski)

Récit rédigé en 2015 et publié chez Hazard Zone en 2017


« Des soubresauts parfois mais de moins en moins souvent. Des tentatives d’évasion qui avortent toujours. Parce qu’il y a toujours quelqu’un pour rabattre le couvercle. Ici, on ne veut pas entendre de rire. Ici, on ne veut que de la résignation. Une résignation silencieuse et calme. C’est l’heure de l’acceptation et du renoncement. Le désespoir c’est encore trop romantique. Nions ceux qui le connaissent, ils finiront par ne plus y croire. Il n’y a rien d’autre à vivre que bouffe et chierie.

Tous les jours les mauvaises herbes croissent et soulèvent le couvercle. Nous, les arracheurs, les arrachons. C’est notre principale activité. Arracher les herbes pour que le couvercle reste clos. Ces herbes puent et sont têtues. Nous haïssons les herbes qui croissent n’importe où et n’importe comment. Elles bousculent sans cesse notre contenant et les perturbations sont mauvaises pour notre lente transformation. Elles sont responsables des interstices d’où fuse la couleur. Ces couleurs éclatantes qui déchirent nos paupières et nous réchauffent. Nous n’en voulons pas. C’est sans illusions que nous voulons changer ce monde. Que se passerait-il si la lumière et l’ombre nous ensorcelaient ? Nous ne pourrions plus vivre autrement qu’assoiffés de ces jeux. Et ce serait alors l’heure du respect pour un extérieur qui ment. Qui ment sans cesse. Sur ses intentions, sur sa réalité. Nous n’avons pas exterminé les chants pour succomber à notre tour. La nature n’a rien à nous offrir. Nous sommes venus au monde malgré nous et maintenant nous attendons que la transformation nous consume. Cette nature nous avilie sans cesse. Nous devons vivre loin d’elle, la nier, la détruire. Elle nous humilie par sa luxuriance, elle nous heurte par ses synesthésies. Odeur, goût, sons, toucher… que de sens elle réveille, des sens que nous ne voulons pas développer. Nous aspirons à être rouage sans état d’âme.

Parfois nos dents grincent en cœur, c’est beau comme une machine mal huilée. Nous rêvons alors au moment venu, celui de l’acier remplaçant os et nerfs. Nos descendants seront les premiers êtres-machines. Os et peau d’acier. Nous pourrons alors vivre sans besoin et détruire la Terre. Rien ne la sauvera. Elle s’est imposée à nous, sans crier gare. Nous lui ferons rendre gorge. Plus aucune herbe ne poussera, plus aucune bête ne vivra. Nous serons seuls, roi parmi les rois et nous pourrons construire des monuments à notre gloire. En attendant, notre chair doit mourir. Mais que l’agonie est lente et douloureuse. Pas de plainte, pas de plainte. Ne succombons pas au charme de la plainte. Elle ralenti la transformation.

Nous devons nourrir la Génitrice, cette Génitrice qui règne au centre du cube et qui met bas à un rythme de métronome. Son ventre gonfle. Mais pas que son ventre. Son sexe aussi. Et nous devons la pénétrer tour à tour, chaque jour, pour l’engrosser. Les nouveaux venus sont aveugles et glabres et leurs petites dents et leur petites griffes lacèrent joyeusement. Ils creusent dès les premières heures de la naissance. Ils ne pensent qu’à ça. Ce monde est presque parfait. Arracheurs, remplisseurs, creuseurs… Certains d’entre nous ont en charge la nourriture, une bouillie qui fermente non loin de notre contenant et que les alimentateurs collectent avec soin.

* * *

Un jeune sot a creusé au-delà des limites de notre territoire et a détruit le mur d’isolation. Des années d’efforts pour se protéger de l’extérieur, des années d’efforts détruites en un instant. Ce jeune sot aura les pattes coupées. Sa faute est trop grave. Nous sommes à présent en danger. N’importe quel animal, n’importe quelle plante peut pénétrer dans notre contenant et nous exterminer. Nous devons reconstruire le mur le plus rapidement possible. Les constructeurs doivent sortir pour trouver les matériaux de construction. Ils sont accompagnés des combattants qui ont les dents bien acérées et sont prêts à bondir et déchiqueter. Tant que notre transformation ne sera pas totale, nous serons faibles. Cette nature s’est bien moquée de nous. Une intelligence telle que la nôtre prisonnière dans un corps de chair et de sang ! La nature est cruelle. Elle est un enfant capricieux et sauvage qui méprise sa propre création. Elle est irrationnelle et injuste. Nous ne voulons plus que sa folie nous tourmente. Comment ? Ne pas pouvoir naître sans mourir ? Mais quelle est donc cette farce ? Et ignorer l’origine et la destination ? Non, nous sommes en guerre contre celle qui nous rit sans cesse au nez, qui se gausse de nos peurs et de nos faiblesses, qui méprise nos tentatives de fonctionnement et de mise en ordre du monde.

Les constructeurs tardent. Nous sommes tremblants, scrutant avec horreur le trou. Une gueule de ver s’approche. Minuscule et pourtant si dangereux pour notre avenir ! L’un des combattants se rue sur la bête et la décapite. Nous avons peur. Chaque seconde est une éternité. Une fourmi tente de pénétrer notre terrier mais les combattants veillent. Ils sont forts et courageux, seule leur manque l’immortalité. Un animal plus gros s’approche, « une taupe » murmure un alimentateur. C’est donc cela une taupe ? Quelle laideur ! Ce museau rose sortant d’un amas de poils noirs. Seules ses pattes, si semblables aux nôtres, sont dignes d’admiration. Mais elle avance vite dans la galerie, elle semble se ruer vers nous. Nous reculons d’effroi. Les combattants, comme à leur habitude, la démembrent en quelques secondes. Comme cet incident nous presse de devenir autre ! Quand donc naîtra le premier être au visage d’acier ?

Les constructeurs sont enfin de retour. Ils semblent affolés et s’empressent de mettre en place les maçonneries qu’ils ont récupéré en surface. Nous sommes tous attentifs et impatients. Comment est le monde extérieur depuis notre exil ?

Tous les mâles sont réunis dans la grande galerie pour entendre le grand Transmetteur. Les constructeurs lui ont dit tout ce qu’ils avaient vu : « Les grandes machines de fer autrefois dirigées par nos ancêtres sont l’habitat de nouvelles créatures. La difficulté à voir en pleine lumière ne leur permet pas d’en donner une description précise mais elles sont beaucoup plus grandes que nous et se tiennent sur leurs pattes arrières. Elles recyclent nos vieux matériaux pour construire des statues effrayantes. » D’où viennent-elles ? Lorsque nous avons quitté le monde de la surface nous étions les seuls êtres doués d’intelligence. Jusqu’à l’explosion d’une des mines, malmenées par nos machines… son souffle contamina toutes les espèces et nos proches moururent les uns après les autres dans d’atroces souffrances. Les survivants quittèrent la surface et jurèrent de se venger de cette nature traître et versatile. D’où viennent donc ces nouvelles créatures ? Sont-elles de chair et de sang ? Oui, elles saignent. L’un des constructeur en a mordu une. Elle l’a abattu d’un coup de patte avant. Ils sont donc de chair mais ils sont plus forts que nous. Ils s’approchent et un jour ils soulèveront le couvercle. Serons-nous encore si faibles ? Nous nous ruons vers la soupe noirâtre. La transformation doit être plus rapide ! Il nous faut détruire l’envahisseur avant qu’il n’ouvre tous les coffres de l’oubli ! »

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